Picounoc ne s'était point remarié. Plusieurs crurent que c'était de regret. En effet, il doit être difficile d'oublier une première femme, bien que nombre de veufs s'efforcent de prouver le contraire. Quoiqu'il en soit, Picounoc était resté sage aux yeux de bien des gens, et il vivait seul avec un engagé et Marguerite sa fille. Marguerite était passablement belle, pas sotte du tout, bonne ménagère et fille vertueuse. Lecteurs, ne soyez pas étonnés, la rose croît sur les épines.

Elle était recherchée en mariage de plusieurs garçons de bonne famille, établis sur des terres nouvelles déjà toutes défrichées, ou sur le bien paternel. Mais elle aimait plus haut. Elle était recherchée encore par un parti riche, mais un peu vieux et difforme, le bossu. Celui-ci, elle le fuyait, car elle éprouvait une antipathie singulière non seulement pour sa bosse, mais pour son caractère faux. Le bossu n'en tenait pas moins à ses idées et il ne doutait nullement du succès final: non pas qu'il espérât jamais sembler un Adonis aux yeux de Marguerite, mais parce qu'il avait le père en sa faveur. Marguerite aimait Victor Letellier, jeune étudiant en droit, fils de Djos le défunt et de Noémie la veuve. Victor Letellier avait-il un penchant pour Marguerite? je ne le sais pas encore: lui-même le savait-il? Car l'amour est souvent capricieux: Une femme vous aime, vous en aimez une autre, et celle-ci vous regarde avec indifférence, et brûle pour votre ami, qui se sauve de ses embrassements pour voler ailleurs. C'est le jeu: Passe à ton voisin. Je ne veux pas insinuer toutefois que l'exemple soit applicable dans le cas actuel.

Picounoc n'avait point convolé, mais la faute n'en était pas à lui, car sa passion pour Noémie s'était accrue avec les années, et, au moment où nous sommes, il se dirige encore vers la demeure de la veuve, moins soucieux que de coutume, et l'espérance au coeur.

Noémie travaille au métier, pendant qu'une de ses nièces qui demeure avec elle, tourne le rouet en chantant. Son front est incliné sur les brins de laine, et la navette active va et vient avec bruit entre les brins roidis de la chaîne qui se séparent pour la laisser passer, chaque fois que le pied de la travailleuse pèse sur l'une ou l'autre des marches. Le jour commence et Noémie se hâte, car elle veut faire ses cinq aunes d'étoffe avant la nuit.

Elle est pauvre et sa terre, si féconde autrefois, ne rend plus. Les mauvaises herbes, moutarde et chien-dent, remplacent l'avoine et le blé; les pacages sont nus et les animaux sont maigres. Pourtant la veuve infortunée n'a épargné ni son temps, ni ses peines. Elle a demandé les meilleurs serviteurs et n'a pas regardé au paiement. Une sorte de fatalité l'a poursuivie, et, malgré son travail et ses économies, elle est devenue d'année en année plus pauvre et plus malheureuse. Nous saurons bientôt comment cela s'est fait.

Picounoc entra. La jeune fille se leva pour lui présenter une chaise, et la navette fut déposée sur l'étoffe. Noémie accorda un sourire triste au visiteur qui s'approchait d'elle.

--Je voudrais vous dire quelques mots, Noémie, fit le veuf.

--Entrez ici, monsieur.

Tous deux passèrent dans la salle voisine, et s'assirent sur un sofa de bois peint en bleu.

--Pauvre Noémie, commença Picounoc, d'un air affligé, avez-vous des nouvelles?