—Je n'en crois rien, ma sœur. Ce seraient là des manigances que la loyauté réprouve, et qui seraient indignes de Mlle Alviña... Se peut-il que ma future femme agisse, avec fausseté, sur l'esprit d'une pauvre veuve dont le chagrin a troublé l'esprit. Apparemment vous ne voulez pas dire que votre amie a joué un rôle de dévote pour surprendre l'affection de notre mère? Ce serait l'indice d'une grande fourberie... Non, non, ma sœur, vous calomniez Mlle Alviña. Si j'étais sûr de ce que vous avancez, je ne la voudrais revoir de ma vie...

Omer poussa le jeu de son astuce jusqu'à frapper d'un coup de poing la table historique du Régent. Il bouscula les lourds fauteuils à pieds de bouc. Il enfonçait les mains dans les poches de son pantalon, puis il les dégageait, fripait les rubans de ses deux montres.

—Omer! cria sévèrement Denise.

Mais elle admit sa défaite. Son imprudente parole avait livré des armes à la ruse de l'avocat. Il se félicita de la voir contenir sa colère difficilement.

—Par ma foi, tu es un comédien fort habile. Brutus sait mettre le masque de Bathylle quand il lui sied: à moins que ce ne soit Bathylle qui s'applique le masque de Brutus, quand son intérêt le commande.

—Persiflez à votre aise, ma sœur... Ou bien Mlle Alviña simule la dévotion pour capter la confiance de notre mère; et elle use d'une imposture atroce. Ou bien elle est véritablement pieuse à l'excès, comme la plupart des Espagnoles, ce que marque bien le ridicule d'avoir fait l'acquisition d'un saint Omer en plâtre. Dans les deux cas, j'ai le devoir d'être inquiet sur le destin de notre mariage. L'an passé, le roi Ferdinand a fait brûler en grande pompe un malheureux juif condamné par l'Inquisition. On va pendre à Cordoue le marquis de Cavillana, et le capitaine Alvarez de Soto-Mayor, pour avoir assisté à des tenues de loges maçonniques... Vous trouverez bon que je me soucie de prévoir si, l'amour assouvi, ma femme ne sera point l'espionne inconsciente de qui le confesseur obtient adroitement les secrets... Au reste, elle excelle, dans ses écrits, à peindre des héroïnes qui se vengent en livrant leur bel infidèle à ses ennemis, et en se poignardant sur le cadavre. C'est la fin que je ne souhaite ni pour elle ni pour moi...

—Alors pourquoi lui dire que tu l'aimes?... Pourquoi lui mentir?...

—Je ne mens pas. Sa beauté me rend fou. Je perds les sens quand elle m'approche; et je vous jure, sur l'honneur, qu'il n'est point de femme dont je désire autant les caresses. A sa vue, du feu remplit mes veines. L'air se trouble autour de moi; je me trouve sans force, sans orgueil et sans vertu... C'est pourquoi, si je ne doute plus que cette union s'accomplisse quand même, j'hésite encore à me livrer à des charmes invincibles, et à une passion trop souveraine...

En achevant ces mots, il s'assit, plongea sa tête dans ses mains... Denise resta quelques minutes silencieuse, ce qui, chez elle, était le signe de l'extrême émotion. Elle en était à croire son frère. Et, de fait, Omer se défendait mal, dans cet instant, de se croire lui-même. Ne désirait-il pas de toute sa chair les complaisances de Mlle Alviña; ne savourait-il pas continuement le goût du baiser voluptueux qu'ils s'étaient naguère permis; pourrait-il se soustraire à l'obsession d'évoquer la chaude amante collée contre sa poitrine et le pénétrant de son odeur florale? Il l'aimait. Il l'aimait. Oui.

—Si tu l'aimes, pourquoi te défier de son affection?