—J'ai laissé mon oncle au château de Lorraine avec son fils et cette veuve de l'officier de la République, la gouvernante. Il instruit cette bonne dame dans l'art de gérer le domaine. Il a, de plus, invité le général du Bourg à chasser sur ses terres.
—Apparemment, ils vont donner leurs soins aux électeurs de ce côté-là.
—Je crois que mon oncle Edme va jouer des coudes à Nancy, et bousculer les ultras.
—A la bonne heure! Buvons un coup.
—Mon Dieu, soupira Mme Héricourt, serez-vous toujours combattu par ceux que j'aime!
—Ah, ma tante! que pouvez-vous reprocher à votre fils! Il demeure au parti des Praxi-Blassans et de M. de Châteaubriand. C'est votre pieuse Société des Bonnes Lettres tout entière qui s'émancipe, Omer avec! N'avons-nous pas vu, l'an passé, le Journal des Débats recommander aux suffrages des contribuables le marquis de Lafayette, Benjamin Constant, Laffitte, Casimir Perier et le général Pithouët... en même temps que d'anciens ultras comme Hyde de Neuville et Duvergier de Hauranne...
—Voyons, ma bonne, tu ne peux pas renier M. de Châteaubriand, qui a écrit le Génie du Christianisme et qui est ambassadeur à Rome...
—Tu m'abuses, Caroline?
—Point. Cette coalition est la bonne... Je tiens cela de la vraie source... C'est ce qui nous sied. Si notre opposition constitutionnelle n'emportait pas des avantages, le roi montrerait-il ses grandes dents au Turk, comme le roi d'Angleterre et le tsar? Voilà que le général Maison force les Egyptiens d'Ibrahim à se rembarquer pour l'Égypte. Cela nous sert. Les corsaires turks ne laissent plus passer le Bosphore aux vaisseaux russes qui transportent à Gibraltar le blé d'Odessa pour compenser ici notre mauvaise récolte. Ceux que j'attends ont déjà passé les Dardannelles. Mais ceux qu'attend à Falmouth le courtier de Londres ne sont pas encore sortis de la Mer Noire... Si les caravelles des Turks les en empêchent, la meunerie de Londres devra recourir à mes provisions... Et elle payera ce que je voudrai... A cette heure, j'ai dans le port de Gibraltar à l'ancre, six bateaux de Taganrog. Leurs capitaines guettent mon signe avant de faire voile sur Falmouth ou sur Dunkerque. Pour peu que j'apprenne que le Turk et le Russe se tirent encore des bordées, je dépêche un courrier au fin fond de l'Espagne. Mes vaisseaux prennent la mer. Pendant les huit jours de traversée, la hausse sera faite sur le marché d'Albion. Mes gabares toucheront la côte britannique, si mes calculs sont justes, dans la semaine de la cote la plus forte... Et je vends vingt-cinq francs ce qui me coûte seize francs rendu dans les docks... As-tu compris, Virginie?
La tante Caroline clignait de l'œil et savonnait ses mains blafardes par-dessus les arêtes du poisson qu'elle avait mangé. Triomphante, et sa tête de grosse chatte pelotonnée entre ses épaules grasses, elle nargua les convives.