—Qui fera la Révolution?... Les Suisses?
—Le peuple ne remue pas!
Non, le peuple ne remuait pas! C'était la consternation de chacun. Le désir d'écraser la noblesse arrogante ne pouvait être qu'un besoin de la bourgeoisie. Le peuple se moquait d'obéir à celle-ci plutôt qu'à celle-là.
Les anciens soldats de Napoléon haïssaient la cour parce qu'elle vivait sous la protection de l'ennemi victorieux. Le sens de l'honneur militaire les portait à convaincre de trahison et d'infamie les Bourbons, l'armée de Coblentz, et Marmont, duc de Raguse. Le peuple oubliait ces vieux réquisitoires.
Dans les moments où il ne calculait pas sa richesse, Omer fit et refit ces réflexions. Il lui déplut de rester, au milieu de ce bruit vain, qui se perpétua tout le temps du déjeuner. L'avocat savait par cœur les déclamations du comte Dubourg. Elles lui furent des rengaines misérables, bien qu'à les écouter de vieux officiers se complussent dans les postures héroïques, et qu'ils eussent, aux yeux, des étincelles. Leurs redingotes râpées, leurs chapeaux verdâtres prenaient sur eux des aspects augustes, quand le diplomate des Loges Ecossaises assimilait aux guerres de la Révolution celle qu'ils allaient entreprendre de nouveau contre les Bourbons et les monarques. La chaleur augmentait. Une âcre odeur de bottes, de sueur virile et de chemises sales envahissait l'air. L'oncle Edme aussi recommençait à soutenir ce que son neveu l'entendait, depuis dix ans, rabâcher. Pourquoi sa soif de révolte ne rendait-elle pas supportables à l'avocat la vaillance, la foi, la vertu civique de ces hommes, prêts à sacrifier sans hésitation leurs vies en l'honneur du principe?...
«Comment ce que j'admire m'ennuie-il? Voici les défenseurs de cette Loi romaine que je révère. Ils me déplaisent parce que leur linge n'est pas frais, parce que leurs bottes sentent un peu fort, et parce que le monsieur qui me parle garde un relent d'eau-de-vie entre les chicots noirâtres de sa bouche... Cependant ils m'aiment, ces braves! Et je les respecte... Je n'en aspire pas moins à quitter ce lieu... Mon oncle Edme fut pour mon enfance l'exemple, le guide. Sa bonté me tira d'affaire il y a trois ans; sa probité m'étonne: pourquoi ne puis-je plus tolérer ses discours, ses ardeurs, ses haines que ma raison partage? Voilà longtemps qu'il m'excède. En vérité, il n'existe plus que sous la figure d'un fâcheux. Et je lui dois à peu près tout: ma réputation d'avocat, ma situation politique, la main d'Elvire, dont il a su persuader la mère en se faisant aider par Dubourg... Je le regarde s'évertuer, comme on regarde une marionnette au carré Marigny ravir de joie les coquecigrues. Tout ce qu'il raconte, je le crois destiné seulement à contenter de petits enfants... Cette agitation est aussi ridicule que malodorante...»
Il songea qu'à ce même instant il eût pu deviser avec Elvire, assise à l'ombre du parc, et en robe de mousseline fraîche, le cou nu. Il eût contemplé le teint brillant comme une opale à reflets roses, sous le cimier de la haute chevelure lisse et tordue en coques. Il eût baisé, au bout de la manche gonflée, la petite main fluette et maladive que parfumait l'essence de verveine. Il eût, entre ses lèvres, serré la framboise exquise de la chère bouche. Ce fut un besoin brusque de silence, de luxe et de parfums. Sous le prétexte d'aller aux informations, il quitta l'oncle Edme et Dubourg, sauta dans un cabriolet, se rendit à l'hôtel de Praxi-Blassans.
Au milieu du salon en rotonde, dans un lourd fauteuil de bois doré, la comtesse lui parut très vieille. Elle relisait les Orientales de Victor Hugo. Ses mains enflammées par les diamants et les saphirs fermèrent le petit livre. Elle parla de poésie chaleureusement, de même qu'en 1822, au temps où son affection avait appelé d'Artois à Paris son neveu. Reine triste et intelligente, dans cette manière de trône recouvert de velours violet, surmonté d'armoiries, elle ne renouvelait plus son âme, sauf par ses louanges de l'art romantique. Omer en détestait l'affectation, les redondances, la boursouflure et les massacres à la façon d'Anne Radcliffe. Ils discutèrent sur Hernani, dont l'hécatombe finale était, pour la comtesse, sublime, et, pour son neveu, grossière.
—Allons,.. conclut-elle, indulgente,.. je vois que nous aurons toujours de la peine à concilier nos goûts!