Au café de la Régence, sous les nymphes des peintures murales, on retrouva le gilet rouge de Ribéride, l'habit «fumée de Londres» et l'habit «pain brûlé» de Courfeyrac, de Combeferre, la figure rasée d'Ulysse Trélat, la barbe en collier du sévère M. Buchez. Sa tabatière de corne en avant, M. d'Orichamps offrit une prise. M. Mesnil, qui jouait aux échecs avec M. Raspail, remonta ses lunettes pour accueillir par des interjections dramatiques le major et son gendre. On échangea des vues. Ces messieurs attendaient l'heure de la réunion chez Casimir Perier. Les curiosités anxieuses des autres consommateurs se fixaient alors, sur la droite de la place. Là-bas, des gendarmes à pied refoulèrent jusqu'aux échafaudages d'une bâtisse, sur le coin de la galerie de Nemours, quelques apprentis, l'escogriffe et le gnome qui, le coude en dehors, refusaient de se disperser. Dans le café, toutes les âmes des spectateurs vivaient les affres du conflit, guettaient la fin. Qui tenant pour l'autorité, qui pour la révolte, on dissimulait sous des plaisanteries et des rires, la passion réelle de vouloir aussi craindre et porter les coups. Chacun disait comment devait agir le soldat au bicorne qui traînait son fusil d'une main, et de l'autre, molestait un vigoureux coltineur attentif à ne point perdre son National.

Cependant un brigadier, de sa baïonnette, effraya les grimaces des apprentis: ils se réfugièrent à l'abri de la palissade, parmi les tas de moellons et les sacs de ciment... Des maçons, perchés sur une échelle, reprochèrent au gradé la chute d'un enfant loqueteux qui pleurait. Ils menacèrent de descendre et de s'en mêler. Un gâcheur de plâtre, injurié par le militaire, secoua sa truelle. La tache de boue blanche s'aplatit sur l'épaulette, sur le plastron rouge, sur la joue bandée par la jugulaire... A cette vue, les cavaliers en peloton dans la rue Saint-Honoré dégainèrent bruyamment. De l'échafaudage cent huées partirent... Une pluie de plâtre s'abattit sur les gendarmes à pied, qui regagnèrent à reculons la galerie de Nemours. Ces flasques projectiles ne traversant plus la distance, des pierres furent projetées. L'une, rebondit, vint frapper le paturon d'un cheval bai qui, ruant, ébranla son maître, aux rires nerveux de la foule accourue. Alors les ordres du maréchal des logis attirèrent la garde du Palais-Royal. Les shakos à tresses, les habits à brandebourgs de ces fantassins furent visibles entre les colonnes. Eux, rapides, se déployèrent. Déjà s'esquivaient les apprentis et les maçons, que la foule des badauds, assemblée devant la rue Richelieu, reçut dans son sein et qu'elle entraîna, refluant le long des arcades, vers la rue Montpensier. Un peloton de centaures à bicornes et à sardines blanches l'y bloqua, bien qu'ils fussent assaillis d'insultes, de cailloux, de savates, de trognons, de bouteilles vides, bien que les chevaux renaclassent, dans un bruit de fers et de sabres. Les personnes accoudées aux fenêtres de la maison. Lepage refermèrent promptement les persiennes, dont la poussière s'envola...

—Il faut pouvoir rendre compte de ce qui se passe au général Pithouët... dit le major... Allons voir.

Au galop de ses courtes jambes musclées, il franchit la place. Dieudonné s'élança derrière lui; sa graisse cahotait dans sa redingote flottante. Le gros garçon jovial entonna le refrain cher aux grisettes de la mère Cardoche:

Avance donc, mon petit Ernest!
Hé! avance donc!

Omer ne voulut pas être lâche. Comme les chevaux s'arrêtaient à la face de la foule, il prit son élan derrière l'habit «fumée de Londres». Au pas de course, Courfeyrac soutint que leur présence de fashionables, dans les rangs du peuple, ferait réfléchir les commissaires. Bien qu'essoufflé, Combeferre ajouta que c'était un devoir de donner l'exemple. Otant son chapeau qui dansait sur sa chevelure, Raspail assura qu'on avait trop prêché la révolte pour se dérober à ses périls. Quant à Ribéride, il bondissait comme un chamois, ayant aperçu au seuil de Mme Cardoche le feutre mou d'Enjolras, les mains sales de Bahorel et la tignasse de Grantaire, juchés sur la voiture du cuirassier Brémondot. Autour des roues, les ouvriers en sueur s'égosillaient:

—Vive la Charte!

—A bas Polignac!

Par le travers de la rue Montpensier, le fiacre de Goussenot et celui de Dambeton, déjà, formaient obstacle. A l'abri de ces véhicules boiteux et de leurs mazettes titubantes, la foule se rassemblait, criarde et moqueuse. Loin de ses amis, Omer y fut, dans les jupes puantes d'une harengère qui protégeait mal de la bousculade son éventaire à poissons nacrés.

—De quoi, l'asticot? Je vais pas écraser le monde, peut-être?... répondait l'ancien hussard au gendarme enjoignant de livrer passage.