Et de crier jusqu'à ce que l'on se tût... Omer songea qu'il pourrait finir cette aventure en place de Grève, après avoir été cahoté dans la charrette du bourreau, comme les sergents de La Rochelle, après avoir glissé sur le sang de ce bel Armand Carrel, de cet élégant Rastignac, de ce Pierre Leroux hérissé, sale, aux épaules parsemées de pellicules. Son imagination compta leurs têtes dans le panier de l'exécuteur; même la tête poupine d'Enfantin, enveloppée dans sa barbe légère parmi le son rouge. Quelque chose comme un caillot l'étrangla... «O douce Elvire!... Front pur que flattent des boucles fauves!... c'en est donc fait!... déclama sa crainte... Je ne vous verrais plus... Ah! parc de Meudon, que je voudrais, sous tes ombrages... Hélas! me voici devant le résultat de mes idées... Mes idées?... Parce que je fis quelques dettes, parce que j'eus honte devant mes créanciers, parce que j'acceptai, de mon oncle Edme, l'argent..., j'ai dû m'acoquiner à son destin... Ah! ces vieux soldats de Napoléon!... La mort a trop souvent dansé devant leurs regards éblouis par les feux de file... Moi, je frémis!... Comment celui-ci n'a-t-il pas peur?»
—Il y a nécessité de combattre..., grondait toujours Auguste Blanqui, sans quitter sa chaise.
La discussion se développa. Selon Carrel, les trois quarts des Loges étaient royalistes, ou composées de couards. On ne pouvait faire fond que sur les Ventes.
—Défions-nous, Messieurs, de ceux qui veulent restaurer l'Empire!... supplia La Fayette.
Il cogna la table d'un coup retentissant, ce qui rappelait aux carbonari son autorité de Grand-Élu. Le silence se fit, pendant lequel on fut mal à l'aise. Enfantin baissait les yeux, et tournait ses pouces. Une colère réelle empourprait la figure plombée du vieux chef, qui s'écria:
—Il ne faut pas changer de tyrannie, mais les remplacer toutes par la liberté!
Michel Chrestien haussait tout à coup sa tête de Jupiter, pour applaudir avec Pierre Leroux, Blanqui, M. Buchez, Ulysse Trélat. Les joues mûres de La Fayette se marbraient un peu. Ses vieilles mains garrottées de grosses veines, ponctuées de taches jaunes, râtissaient machinalement le drap de la table contre laquelle il s'appuyait du ventre. Il parut mâchonner de la bouillie. On attendait sa parole. Il se reprit à totaliser les nombres de fidèles que l'on pourrait mettre en ligne. On discuta de nouveau. Enfantin leva son clair visage, étendit les bras, chantant presque:
—Pourquoi rouvrir l'ère belliqueuse?... L'âge d'or n'est pas derrière, mais devant nous. Il s'agit seulement de bonne volonté, de fraternité...
—Hé! hé!... railla le major Gresloup,... quand vous avez rompu les portes de l'École polytechnique en 1814, pour courir, le fusil à la main, défendre la barrière de Clichy, vos coups de feu furent-ils fraternels à l'égard des Alliés?...
Enfantin caressa les duvets de ses joues claires, sans répondre au sarcasme, sinon d'un geste vague. Puis il disserta religieusement: