—As-tu peur que ta femme le sache?

—Parole d'honneur! nous serons plus muets que des carpes.

—Puisque le cœur vous en dit, allez-y donc, corbleu!... conseilla Cydalise, ses maigres poings sur les hanches.

—Paix là, tu l'agaces!... gémit Angeline.

Pour la jolie crainte incluse dans cette réplique, il lui baisa l'oreille. Leurs muscles tressaillaient ensemble. «Je suis lâche aussi devant mes passions, pensait-il. J'appréhende qu'Elvire ne découvre ma faute et ne se venge, en m'abandonnant. Au surplus, sa douleur me désolerait. Le courage me manque pour la faire souffrir!... Et puis-je, en m'éloignant, humilier cette amante d'autrefois, qui me fut bonne?... Le courage me manque pour faire souffrir...»

—Capon!... conclut l'oncle Edme.., comme s'il eût, d'un œil adroit, pénétré l'âme de son neveu.

Ensuite le demi-solde s'occupa d'apprendre aux lingères l'art de transformer en cartouches les feuilles d'une gazette. Il tailla deux morceaux, les colla, les remplit de la poudre que Cavrois lui passait. Mme Cardoche leur fut une élève docile. Revenue solennellement de la cuisine, avec un plat de fruits marinés dans le vespétro, elle négligea les derniers soins culinaires pour confectionner «la médecine qui forcerait la France à vomir les Bourbons». Malgré son rouge, la figure blette de la vieille se transfigurait, haineuse et tragique, belle de ses malédictions.

Alors, accusant la température, la Bordelaise prétendit ôter sa robe. Elle tira de manches à gigot ses bras bruns et fluets au duvet sombre. Angeline se mêla quelque temps de plier avec soin, la langue hors la bouche, des coins de papier en forme de pochettes. Madame Cardoche versait le sable noir à l'aide d'une cuiller. Cydalise fermait à la colle ces petits paquets dangereux. Elle termina plus vite sa besogne. Libre, elle retira canezou et corset. Elle se dandinait en chemise et en jupon court; elle brandissait le parapluie de sa patronne; et, martiale, chantait, le minois en l'air, pour retenir sur son front le chapeau de l'oncle Edme:

Bataille!
Bataille!
Me raille
Ma foi, qui voudra.
Bataille!
Bataille!
Je ne connais qu'ça,
Je ne connais qu'ça.

Comiquement, elle imitait les poses altières d'un tambour-major, autant que le pouvait son petit dos chétif dont les omoplates remuaient en saillie. De la rue, les bruits guerriers et les appels montaient jusqu'à ce refrain de fillette vicieuse, gaie, demi-nue, qui dansait en laissant tressauter sa poitrine basse.