Le comte levait sa main gantée à crispin et, dans le silence obtenu:
—Mes amis, nous allons rétablir la République Une et Indivisible! Nous chasserons de Paris les soldats étrangers, nous ferons comme nos pères du 10 Août... En avant pour la Liberté!
Sa voix claire et sa noble mine émouvaient cette plèbe hardie qui dépavait la chaussée et, dans les hottes, montait les blocs de grès jusqu'aux mansardes, réserves de projectiles. Ailleurs, des charrons traînaient, au travers de la rue, la diligence dételée. Les garçons cabaretiers, autour, amassaient des tonneaux, les comblaient de pierres. Les maçons enchevêtraient leurs échelles et leurs brouettes. De massifs établis consolidaient la barricade, par les soins des charpentiers. Les demoiselles versaient à boire. Les écoliers, à bout de perches, promenaient des mannequins ridicules en habit de cour et en perruques à queue. Les chiens jappaient. Les ivrognes braillaient. Les palefreniers affûtaient la pointe de leurs fourches. On se troussait les manches. On dénouait les cravates. Des bras poilus désignaient les patrouilles de gendarmes, filant le long du quai. L'aveugle jouait du violon tandis qu'une boîteuse lançait les vers de la romance libérale:
Ah! rendez-moi les jours de mon enfance,
Déesse de la Liberté!
Les sous pleuvaient des fenêtres, où paradaient en fichu et en madras du matin les ménagères accoudées derrière les panneaux des enseignes. Elles sourirent aux figures de l'Ardente-Amitié. Sous les bonnets à poil de la garde nationale marchaient M. Buchez, plus sévère dans son collier de barbe rêche, Durtot, le tailleur aux favoris roux, Combeferre et Courfeyrac, droits comme des coqs en l'appareil militaire, M. d'Orichamps qui avait enfilé, par-dessus le pantalon, de vieilles bottes à cœur, M. Mesnil qui, de la main droite, maintenait son fusil contre son épaule gauche. M. Roulon avait le hausse-col de lieutenant.
—Avant tout, il s'agit de faire régner l'ordre... recommandait-il au général Dubourg... Nous allons vous introduire à l'Hôtel de Ville. Et vous assumerez, comme il a été convenu dans la Loge, la direction provisoire des affaires.
Juché sur un bucéphale au pelage gris qui devait à l'ordinaire tirer de pesants camions, le loueur Rambourg arborait un drapeau tricolore cloué à la hampe d'une pique. Mais Dambeton avait renoncé à se servir de la haridelle trébuchante: la carabine sous le bras, il cassait une croûte avec Brémondot, qui avait planté son casque de cuirassier à la cime de sa personne. Les exclamations qui saluaient l'uniforme de général républicain devenaient plus nourries. Des écoliers se firent les avant-coureurs de cette gloire: ils l'apprirent aux démolisseurs de panonceaux et d'armoiries royales, à ceux qui dépavaient, et à ceux qui renversaient les charrettes pour obstruer les ruelles, pour enclore, de fortifications impromptues les quelques pelotons oubliés dans leurs postes par le duc de Raguse. Bleu, blanc, rouge, le panache enfoncé dans le bicorne verdâtre du général évoquait l'apothéose de Marceau, de Joubert, de Moreau, de Jourdan, de Hoche, de tous les héros jacobins. Les vieillards tremblaient de joie. Ils lançaient en l'air leurs vieux colbacks de Jemapes. Leurs cris d'autrefois renaissaient: «Vive la Nation!» Ils se coudoyaient. Dans les anneaux des paupières rouges, leurs vieux yeux en extase semblaient reconnaître un dieu. De petits garçons soutenaient les pas des invalides.
—Ah! le soleil des Pyramides!... soupirait l'un en hochant sa tête brunie jadis par la chaleur d'Égypte!
—Tremblez! tyrans!... chevrotait un autre au souvenir des temps républicains.
Pied-de-Jacinthe, sur la rossinante du cocher Bridoit, avait encore l'habit vert des dragons de Rivoli. Les vétérans applaudissaient son casque à peau de tigre et son bancal. Quelques-uns l'accueillirent avec l'ancienne chanson qui, sous le Directoire, menait à la bataille les sans-culotte et les orateurs des clubs: