—Vous voyez: ils manquent de cartouches,... affirma M. d'Orichamps.

L'ourson sous le bras, Dieudonné essuyait sa face dans un torchon que lui prêtait une papetière, à l'abri d'un fardier embourbé entre la boutique du coiffeur et la devanture de modes. Le général Dubourg prescrivit de prendre à revers, sur les quais de la rive gauche, la brigade royale, en tournant d'abord par la rue Saint-Antoine.

Au capitaine Lyrisse, qui assurait son chapeau sur l'oreille, le docteur Bianchon, peignant des ongles sa barbe roussâtre, disait que les bataillons et les escadrons du général Saint-Chamans étaient attaqués par le peuple, à la Bastille. Il avait été appelé là pour panser les blessures d'un officier supérieur. Si les cuirassiers de cette colonne balayaient l'insurrection dans la rue Saint-Antoine, ils parviendraient à l'Hôtel de Ville. L'Ardente-Amitié serait entre deux feux. Les maxillaires du docteur s'entre-choquaient d'émotion; il portait sous le bras sa trousse de chirurgie mal fermée. Ce que lui fit remarquer M. Mesnil en l'inspectant par-dessus ses lunettes.

Omer eût aimé que son beau-père, son oncle ou le comte le complimentassent. A peine exprimèrent-ils une brève satisfaction de le revoir sain et sauf. Ils préférèrent discuter avec Bianchon, tous un peu bizarres dans leurs habits sablés de poussière.

—Enfin, voici donc mon estafette!... bougonna le général Dubourg... Que diable faisiez-vous? Vous allez nous explorer la rue Saint-Antoine au galop.

—Mon cheval est tué,... répondit l'avocat, assez contrarié de cette arrogance militaire.

Au reste, le sang de son oreille ne lui valait la compassion de personne. La monture d'un blessé lui fut offerte, comme on criait:

—Aux armes! voilà les Suisses... Voilà les habits rouges! A mort les étrangers! Vive la Charte! Aux armes!

Les apprentis grimpèrent sur le fardier et sur des ballots. Ils y fichèrent l'énorme étendard de Rambourg... Des cabarets et des boutiques se précipitèrent en hâte ceux qui s'y délassaient. La haine déformait leurs faces écarlates. Les jalousies des croisées furent rabattues partout, et les combattants reparurent.

Omer piqua sa bête. Il s'en fut à vive allure loin du combat qui recommençait dans l'immense rumeur hargneuse. De fuir le danger son aise fut extrême. A son uniforme de garde national on livra le passage des barricades improvisées. Il dut souvent mettre pied à terre. On dépavait. Concierges et maçons déchaussaient les pierres à l'aide du levier et de la pioche. Bleus, blancs, rouges, les drapeaux de la République et de l'Empire se développaient aux façades parmi les pots de réséda, les cages à serins, les débris des écussons royaux qui désignaient encore les magasins favorisés de la clientèle naguère auguste. Otant leurs bonnets de couleur, les révolutionnaires, en gilet, en savates, interrogeaient l'estafette. Il lui coûta de dire que la garde royale et les Suisses occupaient à demi la place de Grève. Seyait-il de décourager ces braves gens qui dérouillaient leurs carabines?... Il ajouta que ces troupes étaient bloquées, qu'en vain les Suisses tentaient l'assaut des barricades fermant les issues.