—Monsieur Baude dicte une proclamation au peuple. Mais on peut voir le général Dubourg...

Celui-ci commanda le silence d'un geste impérieux et reprit son chapeau. Un homme blond, à la vue basse, entrait. Le bonnet à poil et l'uniforme flambant neuf de M. Évariste Dumoulin lui semblèrent d'abord majestueux; puis ce furent les épaulettes d'un colonel de hussards qui, large et trapu, frétillait sur ses petites jambes en bottes à cœur, et les embarrassait dans les courroies d'une énorme sabretache garnie d'un N en cuivre.

—Monsieur de Lœwenhielm!... appela le général comte en s'avançant et faisant la révérence... Je suis heureux de souhaiter ici la bienvenue à Votre Excellence.

L'homme blond le reconnut enfin:

—Je désirais remercier, en votre personne, monsieur le comte, le gouvernement qui, dans un moment si troublé, a bien voulu veiller à ce que fût remis, en mon hôtel, le paquet intact de mes dépêches saisies à la barrière, sur mon courrier de Stockholm.

—Le roi Charles-Jean ne pouvait espérer moins de moi, d'un ancien ami du maréchal Bernadotte!... répondit Dubourg radieux, et qui rajustait son écharpe tricolore contre ses boutons à faisceaux de licteurs.

Le ministre examina le cercle formé autour d'eux; il attendit le silence absolu:

—Messieurs, je puis vous l'assurer déjà: rien n'égale le respect qu'inspire au corps diplomatique la conduite si sage des Parisiens. Je suis certain qu'à la cour de Suède la nouvelle de ces prodigieux événements ne sera point mal accueillie... Messieurs, notre souverain aime toujours profondément la cause de la liberté, pour laquelle il a si longtemps combattu avec le général Gérard et le général Dubourg, dans les rangs de la Révolution... Permettez-moi de me souvenir ici qu'en 1813, après Leipzig, il envoyait au général Davout, alors gouverneur de Hambourg, un émissaire pour le déterminer à concentrer les garnisons françaises dispersées dans les forteresses d'Allemagne: jointes aux forces suédoises, elles eussent pris à revers les troupes de la Sainte-Alliance, et sauvé la France de l'invasion. La fatalité voulut que notre agent ne sût pas convaincre le maréchal Davout... Mais, en mars 1814, l'empereur Napoléon, après la bataille d'Arcis-sur-Aube, se rendit dans l'est de la France, à Saint-Dizier, pour chercher, dans l'exécution de notre plan, sa sauvegarde. Le 25 mars, je quittais Liège avec le prince royal de Suède dans une chaise de poste. Nous courions au-devant de Napoléon. A Nancy, nous refusâmes l'entrevue que, par l'entremise de M. Alexis de Noailles, nous demandait le comte d'Artois, ce Charles X qu'aujourd'hui... Hélas! la partie fut perdue trop vite. Les alliés entrèrent dans Paris. Les habiletés de M. de Talleyrand trompèrent Alexandre, en faveur des Bourbons. Dans le même instant, le prince royal de Suède se disposait à réparer tant de malheurs avec l'aide de M. Benjamin Constant. Il n'a point dépendu d'eux que les choses tournassent mieux... Un sentiment tout humain de rivalité bien excusable empêcha les maréchaux Caulaincourt, Macdonald et Marmont de se confier à leur ancien camarade. Malgré les prescriptions des Philadelphes, ils refusèrent de l'aider dans la nuit du 4 au 5 avril 1814... Vous savez le reste. Le 8 avril, les sénateurs installaient sur le trône de France le frère de Louis XVI... Qui avait eu raison, Messieurs, cette nuit-là? Bernadotte, ou Marmont?... Aujourd'hui, cette glorieuse ville jonchée de cadavres, après quinze ans d'erreurs, répond pour nous!

Le comte de Lœwenhielm leva dans ses mains gantées son chapeau de soie brillante à coiffe blanche; il hocha sa fine tête qu'encadraient les mèches grises et blondes, et regarda l'assistance. Sans doute espérait-il qu'on lui répondrait dans un sens flatteur pour l'ambition de Bernadotte. Seul, le général Dubourg rappela que Mme de Staël avait déjà vanté le patriotisme et la haute valeur morale du prince, mérites rares et non moins appréciés du général Gérard, du général La Fayette, qui venaient d'être choisis, par les députés libéraux, pour commander aux gardes nationales:

—J'ai eu l'occasion d'entendre dire au général La Fayette qu'il pensait sans cesse à ce que le prince royal de Suède et lui, pendant les Cent Jours, s'étaient promis de faire pour la liberté, l'indépendance et les trois couleurs nationales!