—Doit-on oublier qu'il fit tirer sur le peuple de la Révolution, au Champ-de-Mars?... questionna sévèrement Pied-de-Jacinthe qui fixait la jugulaire de son casque sous le menton, à l'ordonnance.

Par les escaliers sonores, la cohorte des carbonari, des demi-soldes descendit derrière eux.

—Vive La Fayette!... acclamait la place grouillante.

Au soleil, six mille figures se haussaient par-dessus la houle des épaules en chemise. C'était un champ de visages fervents parmi les pointes des fusils et des piques. Hissés sur des chaises que portaient de robustes gaillards, les blessés, dans leurs linges sanglants, trouvaient la force d'agiter les trois couleurs des banderoles. On s'écartait devant les civières où des hommes barbus agonisaient. Une mer humaine remuait jusqu'à la Seine. Au loin, des enthousiastes, montés sur le portique central du Pont Suspendu, brandissaient leurs drapeaux dans la lumière, devant les tours quadrangulaires de Notre-Dame. Au bras du colonel Carbonnel, M. de La Fayette marchait, affable, à travers l'infinie rumeur qui le sacrait chef. Des fenêtres, les femmes lui jetaient à foison des faveurs rouges, blanches, bleues, qui tournoyaient avec grâce en tombant. Des naïfs lui tendaient des verres pleins. Les gardes nationaux plantaient leurs oursons sur leurs baïonnettes et les élevaient le plus haut possible. Avec cette lourde figure plombée, ce grand corps adipeux, engainé dans le col d'or et les aiguillettes du costume, tout le souvenir de la gloire révolutionnaire ressuscitait sur le sol de Paris. Derrière le remous de gens qui poussaient des gamins battant le tambour, le vieillard faisait des révérences, serrait des mains, remerciait ceux qui débarrassaient le chemin des pavés et des poutres... Une longue lanière de soie tricolore flottait à son habit. Les fidèles de sa suite, enrubannés de même, semblaient les commensaux d'une noce, celle du vieux temps révolutionnaire et de la jeune liberté victorieuse que représentaient maintes filles dépoitraillés, les poings aux hanches, et la mine ivre de joie publique.

La Fayette était nu tête. Ses cheveux gris et roux laissaient voir le crâne blême, par endroits. Il monta lentement les degrés, avisa le drapeau noir déployé au-dessus du linteau, devant la statue équestre d'Henri IV, et fit tout de suite une moue de sa lèvre morte. Le major, s'étant incliné, lui demanda précipitamment à voix basse:

—Est-ce notre Grand-Élu que nous recevons, ou l'envoyé du Parti Industriel?

Les regards de ces deux hommes examinèrent réciproquement leurs âmes secrètes, supputèrent la valeur des menaces tacites et des engagements.

—C'est votre Bon Cousin La Fayette,... répliqua-t-il.

Et il tendit la main au général Dubourg, pour l'attouchement mystérieux des carbonari.

—C'est donc leur Grand-Elu,... reprit celui-ci à voix haute que les Bons Cousins accueillent dans la maison du Peuple libre... Je lui remets mes pouvoirs... A tout seigneur, tout honneur!...