L'attelage rejoignit alors un convoi de chalands qui glissait sur le miroir vert et rose de la rivière. Des couples de chevaux lents halaient, de la berge, les péniches. Par la perche qu'il enfonçait dans la vase, un marinier repoussa la proue au milieu du courant. Enflées à la brise du crépuscule, les voiles aidaient la marche. Des sacs de farine chargeaient les bateaux jusqu'à faire affleurer l'eau et le pont. C'était la richesse des Moulins Héricourt qui s'en allait vers les Pays-Bas. Le charbon de la fosse Cavrois brillait aussi dans les premiers chalands. Les batelières surveillaient la soupe et le fourneau d'argile qui fumait sur le seuil de chaque maisonnette courbe, verte et blanche, installée au centre de la cargaison flottante. De tous petits enfants couraient le long du bordage. Une fille ramassa le linge séché sur la corde. L'homme dirigeait avec sa croupe la barre du gouvernail, tout en bourrant sa pipe. Un vieux puisait de l'eau; il plongeait à bout de corde le seau de bois dans la rivière d'or fluide. En se redressant, il reconnut le char et les chevaux de la tante Caroline; il discerna le tricorne d'Édouard.

—Monsieur l'abbé, cria-t-il, chés gens vous réclament à Vitry... Faut que vous y plantiez la croix... Ce sera aussi biau qu'à Arras, allez... Nos filles veulent aussi s'habiller tout de blanc et suivre la bannière... Et puis le commerce a besoin de ça... Mon gendre ne vend rien de ses affiquets.

—J'ai promis à votre maire et à votre curé... Ce sera pour bientôt, mon brave Flahaut... Comment va ch'tiot Anselme?

—Parbleu, le v'là guéri... puisque c'est vous qui lui avez fait faire sa première communion... Il n'a eu qu'à manger de vous pain bénit... Il dit toudis que c'étot fin amer... A c't'heure, i trotte... avec les vacques, dans le pré de son père... J'ai été avec ma femme achever, la neuvaine...

Le dialogue continua sur ce ton quelques minutes, pendant que les chevaux soufflaient et secouaient leurs crinières abondantes. Ceux qui guidaient les bêtes de halage saluaient timidement, le fouet à l'épaule; ils rectifiaient, sous l'œil du maître, les efforts mesurés de leurs attelages tirant la cordelle parmi le froissis des herbes et des roseaux.

Ainsi devisant, on atteignit l'écluse de Doncourt, qui arrêtait le convoi. Devant la boutique du savetier, homme alerte jouant à la marelle avec des fillettes hâves, Dieudonné arrêta le char.

—J'ai du cuir pour toi, Nicolas... Viens chercher le paquet... Quoi? Tu ne payeras donc jamais la tannerie?

—Je gagne peu, notre maître... Et puis, les p'tiotes, ça mange de la bouillie... L'autre nuit, pendant l'orage, v'là mon toit qui crève. J'ai dû remettre du chaume... Ma Zélie est en mal d'enfant...

Loqueteux et pitoyable, l'homme maigre s'excusait. Cavrois lui dit d'aller quérir le forgeron, qu'il ramena. Lui non plus ne payait pas; malgré qu'il fut de mine réjouie, avec des bras noueux. Cependant, il lui fut permis de recevoir le charbon que le patron de la péniche débarquerait, tout à l'heure, près de l'écluse. Qu'il courût avec une brouette! Toutefois, la Compagnie prendrait hypothèque sur sa maison, qu'on apercevait charmante, garnie d'une famille joyeuse et grasse, au seuil, tous les rouets tournant, tous les mioches tripotant les boules d'un loto neuf. A l'intérieur, une vieille écumait la marmite; une fille battait les œufs dans un pot. Le chat ronflait sur la commode, entre les assiettes à fleurs; le brin de réséda trempait au bord du verre à devise. Dans la cage, un loriot sifflait et sautillait, picorait du mouron. L'homme parut honteux de sa prospérité devant l'ironie des trois jeunes gens. A la lueur du feu qu'activait une enfant sage tirant la chaîne du gros soufflet, des trognes flamandes s'épanouissaient et bavardaient. Des bras musculeux tenaillaient, martelaient sur l'enclume le fer incandescent. Un gaillard humait la bière du pot de grès. Les poules elles-mêmes piétaient sur une épaisse couche de grains blonds.

Dieudonné reprocha violemment au richard sa négligence. Il se souvint que sa mère l'avait recueilli sur la recommandation des Lyrisse, au lendemain de la guerre d'Espagne. En ce temps-là le forgeron quittait à peine le bagne militaire pour avoir crié «Vive l'Empereur!» et «Demi-tour!» au duc d'Angoulême qui passait en revue les régiments d'artillerie près d'aller combattre les libéraux d'Espagne en 1823. Depuis, installé, marié, pourvu par les soins de Caroline, il avait étonnamment prospéré, sans vouloir rien restituer des avances. La maison formait, ainsi qu'un champ, la dot de sa femme insolente, grasse et dépoitraillée.