—Eh bien, Omer!... demanda Dieudonné..., es-tu sage, ce soir?
—Les députés légalement élus ont décidé... Je respecte leur décision, parce que c'est la Loi...
—A la bonne heure!... Montalivet que j'ai vu dans les couloirs de l'Hôtel de Ville m'a composé une leçon que je dois te réciter: «Songez tous deux, m'a-t-il dit, que l'apaisement le plus prompt est indispensable pour rétablir la société sur ses fondements ébranlés. Les séditions peuvent éclater, les partis se former. L'état où se trouve Paris ne peut se prolonger. La stagnation des eaux peut devenir un foyer d'infection. Il nous faut un gouvernement demain. N'entrevoyez-vous pas comme moi ce que la révolution nous réserve de désordres et de luttes? Aux bons citoyens de réparer les ruines de la monarchie constitutionnelle. Il faut se rendre aux avis sages et véritablement patriotiques. Au rebours du général carthaginois, nous n'aurons pas su vaincre seulement: nous aurons su, de plus, user de la victoire...»
Dieudonné pria son cousin de l'accompagner, le lendemain, au Palais-Royal. On y souhaitait que des gardes nationaux connus acclamassent le prince et lui fissent cortège, si besoin était, afin que les manifestations des révolutionnaires fussent prévenues ou contrariées par de plus importantes. A l'Hôtel de Ville, Montalivet et M. Roulon, avec Durtot, Mauravert et les autres, essayeraient de contenir les énergumènes de Blanqui, de Trélat, les étudiants d'Enjolras... Aux demi-soldes, le prince restituait des grades et des commandements. Au capitaine Lyrisse, un brevet de major serait offert avec une feuille de route pour l'Algérie, et l'inscription au tableau d'avancement. Ses amis du café Lemblin seraient pourvus de même; tous les officiers de l'Empire recevraient des emplois dans les brigades d'Afrique. D'ailleurs les généraux Gérard, Sébastiani, Heymès et Rumigny consentaient à paraître aux côtés du vainqueur de Jemappes et de Valmy, cependant qu'à l'Hôtel de Ville, La Fayette finirait par se résoudre à la neutralité, comme le général Lobau, voire le général Pithouët... Mais il fallait d'abord provoquer l'enthousiasme de la rue... Les deux régiments de ligne venus au drapeau tricolore demeureraient dans leurs casernes: ainsi esquiverait-on l'apparence même de s'imposer par la force. Le duc d'Orléans prétendait n'obtenir son élévation que du peuple. C'était de bonne politique, à condition que nul, parmi les citoyens respectueux de la Loi, ne se voulût dérober.
Dieudonné, de phrase en phrase, s'épongeait: son costume de garde national était lourd, avec les deux baudriers blancs, les épaulettes, bien que l'ourson fût resté dans la calèche, comme le fusil.
—Je repars tout à l'heure... Ah! ma petite Bordelaise!... gémit-il à l'oreille d'Omer... Quel malheur!... une balle dans la main... Trélat lui a retiré des esquilles... Elle souffre, ma Noémie! oh!...
Il secoua sa grosse tête joufflue, qu'une barbe de trois jours enlaidissait.
—Tu as parlé de départ!... protestait Mme Cavrois... Nenni! je te garde jusqu'à demain... Mme Gresloup fera dresser un lit pour mon garçon dans ma chambre...
—Il y a deux chambres contiguës..., dit Elvire.
—Point! Je veux mon garçon près de moi...