—Vive La Fayette!... répondaient, au loin, d'autres intransigeants.

Mais, sur le seuil des boutiques, l'épicier à casquette verte, l'herboriste en tablier de serge, le boulanger au jupon court et aux bras nus, l'opticien en redingote, le drapier, sa plume aux doigts, le caissier aux manches de lustrine, approuvaient, du geste, les paroles du gros étudiant...

La délégation pénétra dans la cour du Palais-Royal. Parce que les couples de colonnes à l'antique soutenaient les corniches de pierre linéaire, encadraient les portes et les fenêtres principales de la façade, Omer aima parader devant ce décor. Là, rasé de frais, le hausse-col au menton et le bonnet à poil bien lustré, M. Roulon vint aux nouvelles; il introduisait ses mains dans ses gants blancs d'ordonnance. Le vieillard fardé de rose avait quitté sa canardière pour une badine, son schapska pour un chapeau de cérémonie; il avait chaussé des bottes à revers, endossé une redingote olive, et pirouettait à l'intention des jeunes filles. Car, dehors, à la grille de la cour d'honneur, se pressaient les curieux, les furieux, les humbles et les niais, les femmes en capotes de paille, les minois des grisettes, et les favoris hirsutes des révolutionnaires. A travers les barreaux, des artilleurs acceptaient les remerciements du public, qui les félicitait d'avoir suivi la cause du peuple. Installé sur le soubassement d'une colonne, Rambourg indiquait, de même, à deux Cauchoises, ses amies, les fenêtres du prince; et, de temps à autre, il meuglait:

—Vive le duc d'Orléans!

Tout à coup, la voix de Mme Cardoche le seconda. Elle était sur la place, contre la grille qu'empoignaient ses gants rouges. Les roses et les lys des préparations cosmétiques, les boucles postiches lui avaient rendu momentanément une jeunesse embellie par les rubans aurore de sa capote, la mousseline tuyautée de sa guimpe, et le nansouk de sa robe à deux volants. Comme il l'appréhendait, Omer aperçut, séparée d'elle par quelques badauds, Angeline charmante d'être fraîche, coiffée de rouleaux et de coques d'or. Il admira la naissance de la gorge solide, la taille étroite dans la ceinture, le corps opulent et ferme sous les ballons des manches, la jupe d'organdi et l'écharpe cerise. Elle se détourna, bien qu'elle le voulût revoir aussitôt, à la dérobée.

Il s'obligea d'aller à la grille leur rendre hommage. Cydalise, avec Urbain, soignait la Bordelaise, à ce qu'elles dirent. Omer essaya de consoler par des sentences philosophiques l'amour déçu de sa petite amie. Tous trois se parlèrent longtemps. Il leur apprit comment la délégation décidait le prince, pourquoi l'on attendait la proclamation que composait l'imprimeur de la Chambre, et pourquoi l'on s'inquiétait de ne recevoir aucune réponse de l'Hôtel de Ville aux messages des députés. Pourtant les regards d'Angeline et de son amant exprimaient d'autres choses. Elle reprochait. Il s'excusait. Elle implorait de nouvelles faiblesses. Par des phrases générales, il alléguait indirectement ses devoirs de citoyen, d'époux et de père. Cavrois questionnait Mme Cardoche sur les souffrances de sa maîtresse.

—Ah!... fit Angeline,... la Bordelaise est heureuse, elle! On l'aime. Elle n'est pas de ces pauvres filles que sacrifient des ingrats?

Omer eut pitié de cette douleur. Il se pardonnait, cependant. Jamais il n'avait promis l'éternité de son caprice à cette petite lingère. A qui la faute si elle s'était éprise plus que de raison? Un passant, le lendemain, la distrairait.

Tout à coup on entendit la foule honnir un homme en veste, qui prêchait:

—On veut dérober au peuple les fruits de sa victoire! Les d'Orléans sont des Bourbons. Les Bourbons ont toujours sacrifié à leurs courtisans les intérêts du peuple... A bas les Bourbons!