—Pardon, opposa Dieudonné. Nous dations de Babel et d'Hiram...
—Insensés! Vous n'en n'êtes même pas à l'étape de la chrétienté sous Constantin...
—Nous y fûmes de 1792 à 1810... Julien l'Apostat est aussi venu, parmi vous, mais Julien l'Apostat n'a guère duré plus que l'empire despotique, que les Bourbons ne doivent durer maintenant.
—Peuh!... Vous vous méprenez fort... Voilà deux mois à peine que je voyage en Flandre; et, pour fonder mon abbaye de moines savants, j'ai déjà récolté les deux tiers des souscriptions indispensables... Ce soir, à Douai, nous souperons, s'il vous plaît, chez une veuve, qui doit me remettre un contrat de donation entre vifs. C'est le troisième tiers... Dieu persuade!
Le soleil saignait sur l'horizon quand ils pénétrèrent dans la ville de Douai par les rues sinueuses. Elles vont à la Scarpe entre deux rangs d'étroites demeures flamandes que coiffent leurs pignons angulaires à degrés latéraux, qu'orne, par-dessus l'huis, une fenêtre principale, cintrée, munie d'un balcon à gracieux encorbellement de fer courbe. La voiture remisée à l'auberge, les cousins gagnèrent la rue de Paris et la maison de Claës, que désigne la statuette de sainte Geneviève filant sa quenouille dans une lanterne, au faîte du porche. La sonnette fut ébranlée. Ils attendirent la venue de la servante, quelques instants, devant les briques de la façade et les barres de grès sombre encadrant les croisées. La porte ouverte, Dieudonné fut admis par le sourire de la domestique, qui leur fit parcourir le couloir sablé, gravir deux étages d'un escalier sombre, en s'appuyant à la rampe de chêne massif et ciré.
Depuis 1822 Omer n'avait pas vu M. Balthazar Claës; et il eut peine à le reconnaître dans ce haut cadavre chauve, aux sourcils blancs, courbé sur le bras d'un fauteuil de canne; seuls, vivaient encore les yeux: au fond des orbites creuses et bistrées. Le vieillard reçut les voyageurs avec une extrême politesse. S'étant levé, il parut très maigre sous la longue redingote marron. Aussitôt il arpenta l'énorme grenier en parlant de ses travaux récents. Il cita quelques anecdotes sur les manies de son maître Lavoisier. Sans interrompre son discours, le fantôme allait d'une cornue à un matras, soufflait sur la poussière des flacons et des tubulures, caressait la cloche pneumatique de ses mains osseuses, rangeait des cristaux violets sur la table de bois cru, et roulait des fils électriques autour de la pile de Volta, comme s'il eût voulu utiliser du moins cette visite oiseuse en réparant le pire du désordre.
Mme Cavrois lui avait jadis prêté de l'argent pour ses expériences sur la volatilisation des métaux. Il le rappela quand Dieudonné lui voulut rendre grâces pour d'anciens conseils, celui de recueillir le jus de betterave et de le faire cristalliser, au temps où, par suite du blocus continental, le sucre de canne n'arrivait plus en France. Bien que les gens n'eussent point apprécié d'abord le nouveau produit, la tante Caroline, associée avec Crespel, n'avait pas omis de songer à des perfectionnements. Instruit autrefois par M. Claës pendant les dernières vacances du collège, l'étudiant se flattait de découvrir une amélioration notable dans le raffinage. Il expliqua sa méthode à l'alchimiste, qui l'approuvait avec le ton d'un homme condescendant à féliciter son voisin sur la santé d'un parent octogénaire et mal connu de tous deux.
Les ombres du crépuscule envahissaient la salle aux nombreux recoins que la nuit déjà comblait. Par l'œil de bœuf, les clartés suprêmes illuminaient une capsule de porcelaine où parvenaient deux fils verts engagés dans l'armature supérieure de la cloche pneumatique qui recouvrait le tout. Balthazar Claës s'était rassis. Flattant les os de ses mains, il contemplait une luisance du soir double sur la porcelaine de la capsule, sur le verre de la cloche. Peut-être écoutait-il l'abbé de Praxi-Blassans développer avec adresse et précautions oratoires, sa thèse du miracle. La voix mélodieuse du jeune prédicateur ne tarissait pas. Il parlait de Dieu quand il revêt la forme du mystérieux ternaire, du Trismegiste, du Grand Trois adoré par les prêtres savants de la Grèce. Son langage étrange confondait presque Dieu le Père avec le Fixe, la substance, le carbone; et le Saint Esprit avec le Volatil, les gaz, les fluides. Il préconisait la combinaison parfaite du Fixe et du Volatil, d'où procède la pierre philosophale, celle en quoi se concentre le germe absolu, cause de la Nature et de ses transformations, de la Nature naturante et de la Nature naturée. D'ailleurs, Jésus n'est-il pas engendré par la Vierge-mère, c'est-à-dire par deux contraires assemblés dans une même apparence: ils produisent l'Absolu, ce qui dépasse la négation et l'affirmation, ce qui dépasse notre esprit encore incapable de concevoir l'Idée en dehors de ces deux formes...
—Parbleu! ricana le vieux Claës de façon stridente; mais quelles sont donc les deux substances, les deux gaz, les deux fluides ou les deux forces qui correspondent à la négation stérile Vierge et à l'affirmation féconde Mère?... Moi, j'ai cru longtemps que le sulfure de carbone participait aux deux expressions, et qu'en combinant avec eux le Volatil, ce que vous appelez le Saint-Esprit, le courant électrique, par exemple, alors naîtrait l'Absolu, le germe. Le Christ, le diamant Pur... C'était aussi l'opinion de cet officier polonais, M. Adam de Wierzchownia, qui vint loger ici, en 1809, porteur d'une recommandation signée par le colonel Héricourt, par votre père, Monsieur! Ils s'étaient, en 1806, rencontrés à Lübeck, après la campagne d'Iéna. Dieudonné n'ignore pas que, dès la visite de cet homme éminent, mais contraint par la misère au métier des armes, j'ai repris les travaux délaissés depuis ma jeunesse. Hélas! quelques millions furent consumés vainement... mais non pas sans bonheur pour moi. Lorsque je dus m'absenter cinq ans, pour remplir en Bretagne des fonctions officielles, je laissai dans cette capsule une petite quantité de sulfure de carbone. Au retour, je trouvai le fameux diamant que j'ai donné à ma fille, à Mme de Solis... Pendant les cinq années de mon absence, et sans que j'aie pu, par un guignon sans pareil, surveiller l'expérience, le carbone s'était cristallisé au pôle négatif... Incontinent, je remis les éléments primordiaux en présence dans la même capsule, traversée par les mêmes fils de la même pile voltaïque... Depuis février 1825, j'attends une preuve de cristallisation nouvelle. Nous sommes au milieu de septembre 1828. Rien ne s'est encore produit... Alors je doute que le sulfure de carbone correspond à la négation Vierge et à l'affirmation Mère de la chrysopée chrétienne...
—Le Christ ne ressuscite pas d'entre les morts... parce que nous connaissons trop mal le Saint-Esprit. Le volatil ne se dégage pas suffisamment de notre ignorance... Il faut adorer davantage le Saint-Esprit...