—Votre oncle, Monsieur, le général Héricourt, se couvre de gloire en Algérie. A son retour de Grèce, le colonel Fabvier m'a parlé du capitaine Lyrisse avec la plus sincère estime. Vous venez de verser votre sang pour la défense de la loi... Les Héricourt sont une famille de héros. Je me félicite de vous connaître et de... de... C'est donc à moi de faire visite à La Fayette!... acheva-t-il soudain, oubliant Omer et répondant à un propos qu'il surprenait.
Cette question le préoccupait, bien qu'il affectât de sourire. Son nez, trop mince pour ses joues larges, se pinçait encore. Aussitôt l'on fit volte-face. Un monsieur asthmatique, à cheveux gris, qui fendait les groupes, gesticula vers les valets:
—Le cheval de Monseigneur!... Les chevaux des généraux!... Les chevaux des officiers!...
Et tout le monde se bouscula. M. Laffitte, au bras d'Omer, gémit. Il regagna sa chaise à porteurs. Les savoyards le balancèrent, à la tête des députés qui se massaient dans la cour. Benjamin Constant s'arrangea dans une brouette de laitier qu'avaient découverte ses amis, excédés par leur charge illustre. Devant eux, et derrière les quatre huissiers de la Chambre qui se plaçaient, le claque sous le bras leurs verges à la main, le prince prit rang, sur une bête assez fringante. Un homme que l'ivresse rendait hilare ouvrait la marche, battait le tambour: il en avait ceint le tablier de cuir pardessus sa blouse de maçon. Près de lui, un jeune monsieur à moustache cirée, la cocarde sur la cime du chapeau, arborait un étendard tricolore.
Au flanc de ce cortège informe, chevauchèrent les généraux Gérard et Rumigny, dont Omer suivit les habits brodés, resplendissants. On sortit. L'enthousiasme des boutiquiers devint une frénésie étourdissante. Groupés au seuil des magasins, juchés par grappes sur des bancs, entassés aux fenêtres avec leurs femmes, ils s'égosillaient, ils applaudissaient, brandissaient les cylindres de leurs chapeaux à cocardes; ils se haussaient sur les pointes; ils jetaient des sous aux gamins et aux apprentis en liesse, ou bien faisaient luire le bleu, le blanc, le rouge de leurs drapeaux innombrables.
Aux guichets du Carrousel, Louis-Philippe, un instant, se trouva bloqué par l'affluence des ouvriers qui, casquettes basses, lui secouaient la main. Les joies véhémentes de la bourgeoisie excitaient le peuple: il se décidait à courir, à crier, à chérir ce beau monsieur doré, blême, affable, et son toupet sans défaut, et l'aune de ruban républicain épinglée à son bicorne. Appuyé sur les Cauchoises, et ses mains violâtres dans leurs fichus, Rambourg, qui marchait parallèlement, abusait de son organe infatigable. M. Roulon et un capitaine du génie, l'épée au clair, flanquaient à droite le coursier du prince, que flanquaient à gauche Dieudonné Cavrois, sa corpulence et son fusil. On s'empressait d'abattre les barricades au passage; on renversait les tonneaux de pierres, qui s'écroulaient avec fracas; et des nuées suffocantes montaient. Le vieillard fardé de rose commandait, de la badine, ce travail hâtif; il se campait ensuite sur ses bottes à revers, au faîte des décombres, et il attendait que Louis-Philippe parvînt à sa hauteur pour l'assaillir de ses vœux. Des naïfs les répétaient en ovation.
—Il se souviendra de ma figure, je pense!... confiait-il tout bas à M. Roulon.
Le long du quai moins pourvu de peuple, l'accalmie fut pénible au cortège. Partout, afin de démentir une affiche qui déclarait Louis-Philippe issu de Valois et non de Bourbons, un placard, fraîchement collé, encore humide, divulguait la généalogie complète:
| Au Peuple!... |
| Louis-Philippe d'Orléans est un Bourbon... |
| Il est de la branche cadette; |
| Il est le fils de Louis-Philippe-Joseph (dit Égalité), mort en 1793; |
| Lequel était fils de Louis-Philippe, mort en 1785; |
| Lequel était fils de Louis, mort en 1752; |
| Lequel était fils de Philippe II (Régent), mort en 1723; |
| Lequel était fils de Philippe Ier, mort en 1701; |
| Lequel était frère cadet de Louis XIV; |
| Et l'on ose dire qu'il est un Valois! |
| Il est Capet et Bourbon!! |
Ainsi le livrait-on au mépris des combattants de la veille, qui avaient affronté la mort en criant: «A bas les Bourbons!» Tous les murs étalaient leur haine. Les fenêtres closes ne s'ouvraient pas. «Vive le duc d'Orléans!» essayaient quelques chasseurs en costumes de velours, et quelques gardes nationaux réunis contre les devantures des grainetiers, des mégissiers, des oiseleurs. «Vive la Liberté! Plus de Bourbons!» répliquaient aussitôt des adolescents, et de nombreux ouvriers en armes. En vain Rambourg hurlait, en vain se multipliaient le petit vieillard, sa perruque de filasse et ses bottes à revers. En vain glapissait Mme Cardoche... Omer vit soudain qu'Angeline n'était plus là... Mornes et hostiles semblaient les républicains adossés en ligne aux parapets, le fusil dans les jambes. Comme la distance s'allongeait, parfois, entre la chaise à porteurs et le cheval du prince, celui-ci s'arrêtait, de temps en temps. Aimable, la main sur la croupière, il se retournait. Pour peu qu'à cette minute un badaud manifestât hautement son approbation, M. Laffitte, par la lucarne de sa chaise, encourageait son prétendant: