Côte à côte, les deux grands hommes gravirent les marches, sans rien se dire. Au bras d'Omer qui, vainqueur de sa crainte, avait mis pied à terre, M. Laffitte les accompagnait. Sous la quadrature du porche qui succédait au perron, une cohue d'étudiants très pâles mêlait des accents de rage à ses «Vive La Fayette!» et marquait ainsi l'intention d'exclure l'Altesse Royale du pouvoir. Calme, pesant, l'ami de Washington, l'ennemi de Bonaparte, saluait avec la même grâce les furibonds et les modérés. De la main, le prince remerciait l'assistance, comme si chaque louange les concernait tous deux, comme s'il ne lisait pas les intentions restrictives sur les figures engoncées dans leurs cravates... Quand, à la porte de la salle, La Fayette eut cédé le pas, un homme en habit bleu coudoya rudement l'estafette, pour souffler dans l'oreille du vieillard:
—Je vous le répète encore: si ce n'est la royauté avec lui, c'est la République avec vous comme président... Monsieur le marquis de La Fayette assumerez-vous la responsabilité de la République, des périls qu'elle comporte devant les monarchies étrangères? Êtes-vous sûr d'un autre Austerlitz? Ne craignez-vous pas un autre Waterloo?... Réfléchissez à l'avenir. Il dépend de vos paroles, à cette minute!
C'était M. de Rémusat qui chuchotait ainsi, les pas dans les pas du libérateur massif et lent. Le vieillard hochait la tête, entre les dix polytechniciens qui, l'épée nue, formaient la haie.
—Plus de Bourbons!... jura la voix nerveuse de Blanqui.
—Vive la République!... proclamait un dragon, que le général Pithouët encouragea de l'œil.
—Vive la République!... hurlaient Grantaire et sa bande chevelue.
La salle trembla. Les poussières s'envolaient vers l'affiche verdâtre du Tribunal révolutionnaire, que Pied-de-Jacinthe, rigide contre le mur, et, casque en tête, protégeait. Sous l'emblème, le général Pithouët le fut rejoindre.
Effaré, Louis-Philippe s'arrêta devant les fantômes du passé terrible que signifiaient ces lettres simples, maigres, imprimées au-dessus, au-dessous d'une sèche accolade. Grâce à Dieudonné Cavrois, les baïonnettes des gardes nationaux lui réservaient un mince espace au centre de la fureur adverse, que révélaient franchement la lèvre insultante d'Enjolras, les veines gonflées au front de Blanqui, la grimace tordue de Trélat, la tristesse de Combeferre, et la gesticulation de Courfeyrac. Montés sur des chaises, entre leurs «Bons Cousins» de la Vente et leurs «Frères» des Loges, ils déblatéraient tout haut contre le prétendant qui avait abusé de la ruse afin de se frayer un chemin.
—Son père fut régicide comme le mien!... rappela Cavaignac... Celui-ci s'est fait nommer Altesse Royale et il a obtenu de Charles X des apanages, une fortune.
—Où était-il mercredi, jeudi, quand le peuple a combattu?... questionnait Courfeyrac.