A ces mots, Omer se revit dans une étroite rue caillouteuse, devant le cruel neveu de l'évêque, le matin du duel suscité par le P. Ronsin. Et il eut peur de cet Édouard marchant vite, les mains croisées dans les manches de sa soutane, le tricorne sur les yeux. Comment l'ami d'enfance, le compagnon des premières débauches, l'ancien amoureux passionné de Denise Héricourt, était-il en si peu de temps, devenu ce terrible soldat de l'Église. Trois ans de séminaire avaient à ce point transformé l'âme du sentimental adolescent qui récitait les vers de M. de Lamartine avec emphase, dans la cour du collège.
L'abbé tira de sa poche une clef; il ouvrit la porte bâtarde d'un grand mur blafard, que coiffait le lierre d'un parc intérieur. Une odeur de cuisine succulente remplissait l'étroite antichambre où brûlait une veilleuse. Édouard fit à ses cousins les honneurs d'une pièce vaste et nue qu'occupaient un prie-dieu et un lit de sangle, une croix de sapin cru, appliquée contre le lambris. Seule, la fontaine d'argent massif, dans une gaine de bois sculptée par un artiste flamand d'autrefois, dénonçait le luxe et la richesse de la demeure. Jaillie d'une coquille, l'eau frappait une vasque brillante et très large, que soutenaient les douze apôtres de la Pentecôte, saillis entièrement hors l'épaisseur du tronc de chêne, en douze portraits de bourgeois. Le goût d'une âme fervente avait su découvrir ce meuble de la Renaissance afin de parer la chambre du confesseur, en excusant, par la nécessité des ablutions, la magnificence du cadeau. Tous les trois se lavèrent le visage et les mains, se brossèrent. L'abbé se parfuma très soigneusement. Ensuite ils parcoururent un large corridor dallé de marbre noir et blanc. Trois lanternes l'éclairaient à travers une ferronnerie curieuse, imitant des lézards qui grimpaient sur des tiges d'orties le long des vitres convexes. Une série de gravures allemandes, représentaient, à la façon d'Albert Durer, les épisodes de la vie du Christ. Au bout du couloir, des portières de tapisseries furent écartées par un vieillard. Alors, dans un salon illuminé, une femme en deuil fit la révérence.
Elle avait le teint haut en couleur, les cheveux noirs, vernis, une taille épaisse et majestueuse enveloppée d'écharpes flottantes, les mains exsangues très fines d'une vieille race oisive depuis plusieurs siècles, une parole timide et tendre que ravalait sans cesse une sorte de sanglot minime. Des bahuts sculptés au temps de la régence élevaient une série de statues en bois peint, habillées d'étoffes véritables, assemblées par groupes qui, sous globes de verre, jouaient les scènes de la Passion. En manteau de pourpre, Jésus reparaissait au centre de chaque groupe. Les casques et les cuirasses des soldats romains luisaient sous les candélabres d'argent chargés de bougies. Édouard s'installa dans une bergère à coussins de brocart cramoisi, et il se caressa les mains, pendant que la dame expliquait, afin d'entretenir une conversation, la provenance espagnole du Chemin de Croix. La chose appartenait à sa famille depuis le dix-septième siècle. C'était un cadeau du stathouder Guillaume II de Nassau, prince d'Orange, au batteur de cuivre qui avait enrôlé ses ouvriers et ses clients dans une compagnie d'arquebusiers, pour l'aider à vaincre définitivement les Espagnols, avant le traité de Westphalie. La dame flamande montrait avec orgueil, dans une enveloppe de damas vert, un parchemin de l'époque reconnaissant le courage et la fidélité de Jacques Horpsvrahen, ancêtre de feu son mari. Sur un tableau de Wouvermann, elle désigna le portrait de ce glorieux marchand. Rouge et malin, il donnait du pistolet dans la figure d'un cavalier au morion de fer et se courbant pour allonger la pointe de son estramaçon vers cette panse en velours noir, barrée d'une abondante écharpe bleue, encastrée dans une selle monumentale, sous le faix de quoi pliait un énorme cheval gris; cependant, du pont que se disputaient les combattants un palefroi tombait les sabots crispés; une masse d'arquebusiers, la mèche en main, s'avançait, l'un plantant sa fourche pour appuyer le mousquet, l'autre épaulant une arme plus légère, celui-ci assurant son feutre, l'épée au poing, celui-là pointant sa lourde pertuisane contre une cavale cabrée, serrée par les bottes d'un homme en justaucorps écarlate, et, hardi, usant du cimeterre; dans le fond, la nature grasse, verte, paisible des Flandres ondulait jusqu'à la métairie où fuyait une vache éperdue, où des oies gagnaient l'abri d'un char à foin.
Dieudonné Cavrois accepta de se souvenir qu'une Horpsvrahen avait épousé un Héricourt au début du dix-huitième siècle. Omer feignit également de croire à ce que la dame leur confia de sa généalogie qui remontait jusqu'à Mahaud de Vrahen, dame de Horps, laquelle fut une magicienne notoire, à l'époque des batailles entre Bourguignons et Armagnacs. Composée au milieu du quinzième siècle, une vieille chronique assura l'orgueilleuse flamande, relatait la vie et les malheurs des châtelains de Horps. Elle put citer leur devise armoriale: «Estre.»
On ouvrit les portes de la salle à manger, quand furent entrés le notaire Pierquin et deux parentes en deuil, également grasses, l'une possédant la chevelure blonde, attribuée par Rubens à la Madeleine dans la «Descente de Croix», l'autre les joues roses et le teint frais de ses lourdes nymphes offertes au gré des satyres.
Le souper commença. Les servantes offrirent des œufs mollets pris dans une gelée de venaison et mis en de courts gobelets d'argent, sur lesquels étaient gravés des moulins à vent, des nefs, et des danseurs de kermesses.
Doctoral, M. Pierquin prétendit qu'on devait écrire Horstvrahen forme antique de Horpsvrahen. Selon lui, Horst avait pour étymologie hortus, jardin. Horps était une corruption de Urbs, ville. L'abbé de Praxi-Blassans contredit. L'un et l'autre mot dérivaient à son avis du gothique «fors», hors de cité, le lieu qui est loin d'un centre habité: le latin était foris, dans quoi l's de Horps et de Horst existe.
—Aussi dans Hortus et Urbs... rétorqua Pierquin, en tendant le ressort de son sourire professionnel comme s'il allait avertir d'une diminution de rentes un client retors.
Omer n'évita point la discussion. A la gauche de Mme Horpsvrahen, il pouvait à son aise respirer l'odeur de lavande et d'iris que dégageaient le corsage opulent, lustré. Embue de sueur au front et aux tempes, gênée, peureuse, offensée tour à tour, elle parut sensible à l'extrême. L'ayant regardée un peu fixement, Omer s'attira des paroles sévères, encore qu'elle attaquât l'impertinence du siècle d'une manière générale. Probablement elle craignait qu'il ne soupçonnât la victoire de l'abbé sur elle. Aussi, sans désemparer, elle éternisa l'éloge de l'œuvre qu'Édouard voulait entreprendre. Imposer au siècle le respect de la religion par les progrès d'une science ecclésiastique, quelle splendide conception, dans l'âme d'un jeune saint! Et comme Mme Horpsvrahen se pouvait dire heureuse d'offrir la jouissance d'un domaine aux Pères, le château de Horps et ses dépendances, un parc boisé de soixante arpents, une métairie, quatre-vingts arpents de prés. Elle gardait cependant la nue propriété du bien, pour ne pas déposséder ses neveux. Mais, sa vie durant, les Pères auraient un toit, et le revenu produit par l'élève du bétail.
Elle ne s'abstint pas de magnifier son explication. Omer l'écouta moins. Il estimait les pièces d'argenterie à l'étal sur les vaisseliers d'acajou, et la grande toile de Jordœns, où rutilait la joie d'une ripaille flamande, à personnages ventrus, à commères plantureuses, à sacripans joueurs de violon et de cornemuse, à buveurs heurtant leurs pintes d'étain et tâtant les filles chargées du rôti fumeux.