—Maman!
Elle avait nourri de son froment l'armée française de Leipzig, puis celle des alliés, après la bataille de Paris, rappela Dieudonné. Elle avait su prêter un million aux majordomes du comte d'Artois dès l'heure de la fuite vers Gand; elle avait mis en exploitation les charbonnages. Elle avait obtenu la faveur des Jésuites sous la Restauration, en plaçant son fils et ses neveux au collège de Saint-Acheul, ses nièces chez les Dominicaines d'Esquermes; elle avait joint à son entrepôt de Dunkerque les comptoirs de Java légués à son frère Augustin par la belle hollandaise; elle allait utiliser les machines à vapeur dans la raffinerie et les moulins à l'huile; elle avait réussi à transformer son fils en chimiste industriel, Édouard en prédicateur influent, Omer en avocat dévoué aux affaires de la Compagnie; elle avait su tirer de son beau-frère Praxi-Blassans les renseignements politiques nécessaires à ses spéculations, et d'Augustin Héricourt l'adhésion de sa fortune aux entreprises de la Banque d'Artois, moyennant le mariage avec la sœur d'Omer.
—Ah, maman!
Le sourire de l'eau épanouie entre les saules, les bras des collines tendus à de l'horizon, le regard des brasiers pétillants aux pieds des monts de houille, n'était-ce pas l'âme de la mère qui remerciait son fils de cette vénération?
Telle était cette grosse femme replète et blafarde. Sans doute, ayant refermé son agenda, grattait-elle de l'ongle, pour le sucer ensuite, la tache de graisse omise sur la table par la négligence des serviteurs. Le préfet lui obéissait. L'évêque la flattait. Le roi la redoutait, comme il redoutait l'esprit de la France.
Dieudonné Cavrois murmurait encore le nom pathétique avec un accent de tendresse triomphale. Il regardait droit devant, comme s'il pouvait apercevoir sa mère par-delà des campagnes transparentes. Il fouetta les larges flancs des boulonnais. Leurs crinières secouées flottèrent jusqu'aux garrots, leurs queues balayèrent la route, tandis qu'ils se cabraient avant de prendre le galop, et de faire jaillir le feu sur le pavé du roi.
II
La bise alerte de septembre balançait les rameaux gracieux de l'acacia devant la porte-fenêtre. Frileux, malgré le soleil du matin, le comte de Praxi-Blassans rajustait contre ses épaules maigres le châle plié en quatre qui glissait sur son habit de pair chamarré d'argent. Il déjeunait seul devant un guéridon chinois, avec de la confiture de coings, des rôties au beurre et du cacao délayé dans la crème. Son valet de chambre anglais extirpa du nécessaire, en peau de truie, une spatule de vermeil; il finit de tourner la mixture qui mijotait sur la flamme de l'esprit de vin chauffant le réchaud d'argent, puis se retira. Le comte interrogeait Omer sur le voyage à Rome. Il fronçait les sourcils quand la voix bruyante de Cavrois l'incommodait, à travers la cloison. Car, dans la grande salle à manger le général Augustin partageait les tartines et le café au lait, et la tante Caroline refusait une tranche de chevreuil froid, de laquelle Dieudonné, joyeusement, poursuivait l'éloge homérique, aux rires de l'abbé.
Dans le boudoir étroit, que des paysages peints décoraient d'une cascade sombre, d'un guitariste jouant pour des dames assises sur la coudrette, d'une ruine abritant un berger en manteau rouge et ses moutons, M. de Praxi-Blassans s'était réfugié, à l'écart du bruit. On avait roulé un fauteuil à oreillettes. Il s'y prélassait en mâchant, au gré de son large menton mobile et osseux.