Le plus grand élève des Frères ignorantins portait la bannière du Sacré-Cœur; les garçons étaient nu-tête, bien peignés, vêtus de blouses et de pantalons en bure monastique, et tenaient chacun un petit cierge maigre, éteint déjà. Suivaient les filles voilées de la mousseline roide qui recouvrait les robes de salin et de soie, gloires passées des bals et des mariages, cadeaux offerts par les dames de la ville aux Enfants de Marie. Omer ni le chevalier n'estimèrent la beauté de l'âge ingrat. Mais des voix délicieuses et frêles montaient par la rue, d'où sortaient leurs deux files infinies. Sur l'air en vogue de la Dame Blanche, leur chœur modulait un cantique timide qu'appuyaient les sons des cloches les plus lointaines, comme si le vœu de la ville recommandait au ciel les prières de ces jeunes sourires. Derrière, les bannières bleues brodées d'argent luisaient, ainsi que les visages divins et véritables de cette foule pieuse formant un seul corps en adoration. Le général Augustin, roide, magnifique, illuminé de croix et de broderies, soutenait, avec le secours du bedeau, un brancard antérieur du dais, à la gauche de l'évêque qui présentait au peuple les rayons de l'ostensoir. A droite, le comte de Praxi-Blassans, son claque sous le bras, marchait impertinent, sévère, le front levé. Les brancards postérieurs étaient aux mains du trésorier général et du directeur de la Banque d'Artois, deux solennels messieurs, en habit bleu barbeau et en bas de soie. Puis les musiciens de la garde nationale assourdissaient dans leurs cuivres une marche de mode lent, que rythmaient les coups de grosse caisse. Mme Héricourt, Mme Horpsvrahen, la tante Caroline et une demi-douzaine de veuves accompagnaient de très petites filles portant des lys en papier. Enfin, l'abbé de Praxi-Blassans et les trois missionnaires précédaient la croix peinte en vert-pomme, charriée dans une brouette fleurie, qu'escortaient, avec de gros cierges, les fonctionnaires en uniformes brodés, les officiers supérieurs chargés d'épaulettes massives et coiffés en coup de vent, le troupeau de dames aux chapeaux de plumes, aux collerettes tuyautées, et aux cachemires polychromes enveloppant les froufrous soyeux des robes. Le vent ébouriffait un peu les mèches des hommes découverts, secouait les panaches roses et bleus des femmes, arrondissait les rubans des bannières, transportait quelques parfums d'iris et de lavande, quelques odeurs de cuir et de pommade, effaçait fort vite les sons de la musique, et enlevait au ciel le cantique des voix pures.
De partout, mille et mille gens affluaient jusqu'à la Terre de Cité. Toute l'âme de la ville venait au cœur que, pour ce jour-là, lui avaient choisi l'abbé de Praxi-Blassans, le général Héricourt, le pair de France, et la tante Caroline. Elle riait à chacun, semant le suif de son cierge de six livres. Les touffes de têtes graves et fraîches se penchaient à toutes les fenêtres des petites maisons étroites. D'une fabrique voisine, plusieurs centaines d'ouvrières accoururent. En haut de l'estrade, Édouard prêcha.
On entendit peu de choses. Le silence unanime frémissait. Omer Héricourt apprécia l'orgueil de contempler la population entière, toute cette Flandre espagnole, écoutant, sur les genoux, la parole de sa famille, qui déclamait, messagère de Dieu, par la voix mélodieuse et forte de ce jeune prêtre, aux belles boucles poudrées, aux mains lumineuses.
La croix fut érigée. Deux coups de maillets assurèrent les étançons dans la maçonnerie du calvaire. L'évêque fit plusieurs pas, avec la crosse pastorale. Il bénit le Signe, pendant que les diacres en lourdes chappes d'orfèverie relevaient les pans du manteau d'or. Comme le vieillard larmoyant se tournait vers la foule, avant d'achever l'action de grâces, une belle femme en deuil, se précipita, s'abattit contre terre, étendit ses mains gantées...
«Monseigneur!... Et vous, mes frères,... sanglota Mme Horpsvrahen, j'avoue humblement... avoir profité sans scrupules... des biens acquis par feu mon père, à vil prix, du temps de l'impiété et du malheur... Le domaine de Horps, qui appartenait, avant la Révolution, aux abbayes, et qui était de la sorte devenu la propriété des miens, je le restitue aujourd'hui à l'Église, entre les mains de M. l'abbé de Praxi-Blassans, pour qu'il le rende à sa destination première. Et je prie Dieu, par l'intercession de la Sainte Vierge, afin qu'il me pardonne mon péché!... Ainsi soit-il!»
Sanglotant d'émotion, elle avait donc récité la leçon écrite par Édouard. La foule, d'abord silencieuse et stupéfaite, s'interrogea, se renseigna: les uns approuvaient, les autres admiraient.
Mais les filles entonnèrent un cantique. La grosse caisse tonna. L'évêque se prosterna à nouveau devant l'ostensoir déposé dans un amphithéâtre de cierges et de fleurs. Et toutes les cloches de la ville s'ébranlèrent à la gloire des Héricourt.
III
—Elvire, pourquoi soupirez-vous?
—Le sais-je?