Ces interminables adjurations remplissaient les heures de loisir qu'Omer passait en son hôtel. A peine y échappait-il, le matin, s'il travaillait ses plaidoiries dans le cabinet aux fenêtres tendues de velours jaune, aux fauteuils de bois peints en gris, legs de son bisaïeul et parrain, le vieil illuminé de Lorraine. C'étaient les seuls moments de paix. Sa mère assistait aux offices. L'oncle Edme courait Paris pour les affaires de la Loge et de la Vente. Le comte Dubourg restait au lit dans le quartier de derrière jusqu'à midi. L'hôtel somnolait dans le calme intérieur mais fréquemment rompu par les chansons des marchands, qui de la rue qualifiaient à tue-tête leurs légumes, leur marée fraîche, leur encre, leurs balais et plumeaux, leurs casquettes, leurs cartons, leur habileté pour le raccommodage de la porcelaine.

Toutefois Omer ne prenait plus garde à ce tintamarre. Compulsant les volumes d'histoire et de jurisprudence, les dossiers de ses clients, il aidait à la prédominance de la loi romaine sur les passions des hommes. Au sommet d'une bibliothèque, un emblème datant de la Révolution, représentait la stèle des douze tables que dépassait un faisceau de licteur coiffé du bonnet phrygien. C'était un autel pour la foi du travailleur.

Songeant au moyen de ressusciter la force de Mithra contre les rois de la race barbare, il évoquait les heures de ses promenades à Rome, les baisers de la fille brune dans le verger de l'antiquaire, les sentiments des nobles amis, les frères Conosséi, dans leur villa somptueuse et limpide, les apparitions imaginaires de Dolorès et d'Elvire dans les jardins échelonnés en terrasses, jusqu'au Tibre: Elvire ou l'Action légitime qui sauve l'avenir des sociétés, Dolorès ou la Passion égoïste qui détruit la fraternité, qui sépare les amants des citoyens. Toutes deux mariaient leurs influences aux idées sorties des livres. Omer cultivait, à la fois, son amour et la science, dans la haute pièce aux lambris clairs, aux meubles de velours jaune, aux glaces immenses et carrées, aux reliefs en stuc des impostes: ils représentaient l'Architecture, la Peinture, l'Histoire et la Poésie, figures robustes, sévères, drapées à l'antique, assises entre leurs attributs que soutenaient de petits génies potelés.

Tour à tour, rêveur et laborieux, il se choyait là devant le portrait du jeune homme en gris qu'avait peint Carlo Conosséi dans la villa romaine. Les rouliers enfin avaient transporté jusqu'au faubourg Saint-Germain la caisse prise à Marseille sur une tartane d'Astur. Il pensait aux deux frères carbonari, à leurs complots romantiques. Se pouvait-il que lui-même en eût été l'un des instigateurs, qu'il eût assisté à l'attaque pontificale de l'escorte ramenant vers Rome l'antiquaire Gennarello, prisonnier avec ses paperasses dangereuses pour le destin des libéraux; se pouvait-il que cet homme eût été tué par ses gardiens sous les yeux d'un avocat paisible, assis, maintenant au milieu de ses livres, dans un hôtel du faubourg Saint-Germain. Pourtant ce n'était pas qu'un cauchemar. Des lettres récentes attestaient le réel de l'aventure. Échappés aux sbires dont ils avaient corrompu la vigilance, les Conosséi voyageaient en Allemagne où ne les pouvait poursuivre la police papale. Le bargello s'était contenté de mettre leurs biens sous séquestre préventif. Le procès ouvert sur l'agression de Frosinone et la mort de l'antiquaire en était encore aux phases de l'instruction, les témoignages se présentant nombreux et contradictoires, l'intention du Saint-Office semblant être, ou bien de détruire, en une fois, à cette occasion, tout le carbonarisme romain, ou bien d'étouffer l'affaire et de laisser languir au fort Saint-Ange les coupables capturés, un acteur et un maquignon.

Que cette aventure paraissait lointaine, invraisemblable. A se la rappeler, Omer eut cru se souvenir d'une gravure illustrant un livre de voyage pittoresque. Il en était de même pour tous les instants un peu tragiques de sa vie. Rien ne lui demeurait aussi fabuleux dans la mémoire que son unique duel, et même la bagarre de la rue Saint-Denis lors des élections, en 1827. Il avait peine à se persuader de son courage effectif et provisoire dans les moments de combat, tant il se connaissait peureux et dolent à l'ordinaire. Pouvait-il être celui qu'on assurait avoir couvert Auguste Blanqui de sa poitrine contre le feu de la garde royale, lui qui n'osait même demander franchement au major Gresloup, son maître et son ami, la main d'Elvire, lui qui n'osait définitivement contredire sa sœur Denise, panégyriste téméraire et passionnée de Mlle Alviña. Il craignait. Il craignait la colère de sa sœur, la vengeance de l'oncle Augustin, le désespoir scandaleux de l'Espagnole, l'ironie du major, la froideur hautaine de Mme Gresloup, les reproches sentimentaux de la tante Aurélie, le chagrin dévot de sa mère. Et l'espoir de la fortune, de la célébrité, de l'honneur, de la vertu même ne prévalait pas contre cette crainte. Un beau midi, Dubourg, qui s'était aperçu de cet embarras s'introduisit dans le cabinet jaune:

—Mon jeune ami..., dit-il..., votre oncle Edme et moi souhaitons que vous épousiez, dans un temps prochain, une jeune personne en état de gouverner un salon et d'y attirer, par ses grâces, nos amis politiques ou ceux susceptibles de le devenir. Mlle Gresloup vous plaît, n'est-ce pas? J'ai lieu de penser que vous avez su toucher son cœur. Voulez-vous me permettre de causer avec son père à ce propos?

Le général-comte s'établit dans un canapé, croisa de longues jambes en pantalon de nankin, mit les bras sur l'accoudoir et réfuta, de son index osseux, les objections de l'avocat.

—N'ayez pas la moindre crainte. Dieu ne manquera point de consoler une personne aussi pieuse que Madame votre Mère. Il lui doit cela. Le général Héricourt vous estimera mieux, si vous ne lui donnez pas, en épousant Mlle Alviña, l'avantage de gérer, comme son tuteur, votre part des Moulins. D'ailleurs, je serai là pour vous assister au bon moment, s'il vous plaît. Le comte de Praxi-Blassans ne souhaite rien moins que de confier au général toute l'administration des biens communs. Donc, il vous soutiendra. Mme de Praxi-Blassans et Mme votre sœur vous accuseront de cupidité et de dureté. Mais le frais visage de Mlle Gresloup répondra de la sincérité de votre amour devant les détracteurs. Quant à Mlle Alviña, ce dénouement lui fournira le motif d'écrire mille vers imités de Lord Byron.., et qu'elle saura faire lire par M. Victor Hugo. Bast! Elle en a vu d'autres, je gage... Ne vous tourmentez pas, jeune homme. Ne vous tourmentez pas.

L'oncle Lyrisse et l'oncle de Praxi-Blassans avaient déjà tenu le même langage brutal et choquant. Omer le reconnut dans la bouche du général-comte, leur émissaire. Il trembla d'avoir à décider de ses actes.

—Sans aller au fond des choses..., reprit le conseilleur, j'ai tâté notre ami Gresloup, de ci, de là. La créole est l'obstacle, non pour lui, mais beaucoup pour sa femme. Mme Gresloup veut sa fille heureuse, à l'abri de toute rivalité. Le major a trop adoré son anglaise: il ne saurait rien entreprendre qui la désole vraiment. Il faut que la créole retourne en Espagne ou se veuille résoudre publiquement à l'abdication de ses droits sur votre fortune, en épousant ailleurs. Cela dépend de vous, un peu de moi... Nous irons ensemble faire visite à Madame votre sœur. Et à deux, nous viendrons à bout de notre dessein... Est-ce dit! Je suis en bons termes avec le général Héricourt. Il me croit neutre... Me voilà bien à l'aise pour disposer nos batteries. Qu'en pensez-vous?