—Des lettres, il y a des lettres? cria-t-elle de loin dès qu'elle l'aperçut... Donnez...
Curieuse, elle rompit très vite un cachet et lut. Ce fut seulement après avoir compris l'insignifiance du texte que, tout en achevant de parcourir, elle bredouilla une vague prière de l'excuser.
—C'est Berthe de Rochefide qui me demande d'aller la rejoindre dans sa loge, à l'Opéra... Connaissez-vous, général, cet Adjuda-Pinto? Il est cruel. Il la délaisse, a ce qu'on dit... C'est un homme d'une telle beauté... d'un si grand air...
Dubourg rappela des anecdotes anciennes. D'abord, elle l'interrogea coup sur coup, lui coupant net la parole devant qu'il eut achevé ses phrases. Puis, elle parut subitement s'ennuyer au récit. Son imagination s'absenta. Elle vérifiait le ballonnement de sa robe en mousseline rose, et la rectifiait par des tapes légères.
Enfin, elle demanda si la marquise d'Espard réussirait à faire interdire son mari. Dubourg ne croyait pas que la chose fût impossible; mais Omer avait appris que Lucien de Rubempré, le journaliste, agirait en faveur du marquis auprès du procureur général Granville. Toute cette intrigue valut de la fièvre à Denise. Elle sut de son frère comment le juge Popinot avait été voir, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, dans un humble appartement, M. d'Espard; et tout cela lui parut si merveilleux qu'elle les retint à dîner aussitôt, dans l'espérance d'être mieux informée encore. Dubourg ne lui ménagea pas les histoires. Il crut lui révéler quels étaient les entreteneurs de Marie Godeschal, la danseuse de l'Opéra, et de Florentine Cabirolle, la ballerine de la Gaîté. Mais, la générale n'ignorait point les trafics des courtisanes. Dès lors elle garda une charmante humeur. Pour l'y maintenir, Omer n'eut qu'à longtemps épiloguer sur les relations de son oncle Praxi-Blassans avec Élodie. Les yeux clairs de sa sœur brillèrent.
L'entrée du général Héricourt n'interrompit rien de ce piquant dialogue. Avec sa bonne grâce ordinaire, il y participa tout de suite. Il loua son neveu, de qui les idées sur le droit byzantin, mises en œuvre par les ambassades françaises à Londres et Saint-Pétersbourg, allaient obtenir l'honneur historique d'affranchir définitivement les Grecs. Mais il lui reprocha de la défiance. Omer flaira l'allusion aux craintes qu'avait Praxi-Blassans de voir l'oncle Augustin accaparer la régie des Moulins et de la banque d'Artois. Dubourg ajourna le danger en exposant son dessein d'attirer dans l'hôtel de la rue Lord Byron les chefs de partis, et d'y parfaire une sorte de coalition redoutable entre les libéraux, les carbonari, l'opposition constitutionnelle de Châteaubriand, les doctrinaires. M. de Praxi-Blassans offrait, assura Dubourg, de s'y rencontrer avec le capitaine Lyrisse, et d'y parler entente ouvertement. L'oncle Augustin ne devait-il pas mettre en rapport M. Laffite avec la Banque d'Artois, c'est-à-dire avec la tante Caroline et Dieudonné Cavrois?
—Parbleu! oui, fit l'oncle Augustin je ne doute pas de plaire à M. de Martignac, en réunissant de la sorte les membres de notre famille et leurs amis politiques. Dieudonné Cavrois présenterait à Denise les orateurs de l'opposition, les généraux Lamarque et Pithouët. Praxi-Blassans amènerait ici, par la main, M. de Montalivet et les pairs libéraux du Palais-Royal. Le capitaine Lyrisse parlerait au nom des demi-soldes, des bonapartistes et des hommes qui ont lutté pour l'établissement de la Constitution Espagnole, qui combattirent à Novare contre les Autrichiens pour la Constitution de Naples. Nous aurions ainsi tout un régiment prêt à soutenir le ministère contre les menées du prince de Polignac. Car il reviendra de Londres. Il quittera son ambassade. Praxi-Blassans le sait. Encore faudrait-il un prétexte à la première réunion. Il siérait de choisir une sorte de fête de famille.
—Mais oui, brusqua Denise, à l'occasion des fiançailles d'Omer, peut-être?
Et elle interrogea d'un sourire, d'une moquerie sournoise dans la clarté rose de sa figure.
—Avec Elvire Gresloup?... essaya Dubourg innocemment et à voix basse.