—C'est mon joint!... Ah! M. le comte que vous avez d'esprit! Grâce à vous qui prononcez la parole sage, nous voilà tous sur le terrain de la Grèce. Bien des mains jusqu'alors ennemies peuvent s'étreindre. Tous les cœurs nobles et généreux seront là-dessus d'accord... Et mon frère aura beau jeu pour exercer son éloquence à l'antique.
Jusqu'à la fin du repas il ne fut question que de cette fête: elle assemblerait adroitement les membres notables des partis enclins à s'unir pour déjouer les manœuvres sournoises du Polignac et de la Congrégation. La place que sa sœur et son oncle lui réservaient dans la nouvelle aventure tenta l'ambition d'Omer. Frayer avec M. Laffitte, M. de La Fayette, M. Hyde de Neuville, ce lui parut une gloire soudaine et profitable. Dolorès et son amour l'aidaient tout à coup fort proprement. Il chercha le moyen de louvoyer quelques semaines entre Mlle Gresloup et Mlle Alviña, de façon à ne perdre ni la fortune de la première, ni l'utile amitié du général Héricourt que dispensait la seconde. Un peu de sa colère contre lui-même s'apaisa.
L'amante était au salon quand on y revint, après les liqueurs. Elle le salua d'un œil chaud et languissant. Son flacon de sels reposait sur le guéridon turc. Elle écrivait sur des tablettes un sonnet interrompu. Omer courut s'informer du malaise. Delphine de Praxi-Blassans qui soupçonnait quelque galanterie entre eux, et la blâmait d'une moue sévère, s'installa dans l'ottomane, surveilla, conseilla de nouveau six semaines de retraite au cloître. Les jeunes personnes sujettes aux vapeurs se trouvent bien, à l'ordinaire, d'y vivre selon la régularité des canons, au bon air de la campagne. L'âme et le corps se retrempent.
—Je gage qu'elle ne tient guère à quitter Paris, pour le présent, déclara Denise en éclatant de rire...
—Mlle Alviña, cet après-midi, se disposait à partir en ma compagnie. Elle a changé de caprice. Tant pis, ma foi... Une jeune personne très jolie fait difficilement son salut dans le siècle... Abandonnerez-vous Dieu, ma mie?
La religieuse servit les intentions d'Omer en s'obstinant à la convertir mieux. Elle tira son chapelet d'agathe, sa bonbonnière à sucre candi, ses deux mouchoirs, un médaillon sous verre du Sacré-Cœur, et développa méthodiquement un sermon en dix points sur les félicités de la foi. Son profil sec, livide autour de l'œil, brun sur la joue creuse, ne s'arrêta point d'approuver ses phrases, en se balançant avec l'armure de la cornette et du voile noir. Omer n'eut qu'à jeter des regards sentimentaux vers sa poétesse que ne parvint pas à délivrer la générale. Sans cesse, Dubourg appelait Omer dans le conciliabule qu'il formait avec l'oncle Augustin pour arrêter les principes de l'entente politique entre constitutionnels, libéraux, doctrinaires et carbonari. Survint ensuite le jeune comte de Montalivet svelte et grave qui baisa les doigts de la générale. Sa Lettre d'un jeune pair de France aux Français de son âge lui valait de la réputation. Il était de ces gens heureux à miracle dont le public admire tout de suite la moindre production, et qui ne négligent rien de l'intrigue pour obtenir cette faveur. Bien qu'un peu raide et hautain il ne manquait pas d'affabilité. Sur la loi de Rome, les deux jeunes gens rivalisèrent, logiques. Ensuite M. de Montalivet attaqua la Cour...
—Son Altesse, la duchesse de Berry qui danse les pieds en dedans, a toutefois l'esprit le plus léger, et léger jusqu'à l'inconvenance. Il y a deux ans, je l'ai vue, sur les marches de Saint-Roch, dans la posture la moins digne, regarder l'émeute qui défilait. Une autre fois, à Saint-Cyr, la famille royale passait en revue le bataillon. Devant un élève d'assez bonne taille, voici la princesse qui s'écrie: «Mâtin le beau garçon»; et le regarde partout. Cela fit l'effet le plus déplorable parmi tous ces jeunes gens, Monsieur!... Le roi est trop bon. Ses conseillers le trompent et sa famille le compromet.
Répondant au comte Dubourg, il laissa percer la méfiance à l'égard des sociétés secrètes. Omer se hâta d'en exagérer les ridicules, d'en blâmer les cérémonies et les règlements. Parfois sincères et parfois affectées, les deux paroles s'approuvèrent. M. de Montalivet discourut avec soin les ongles en l'air, les jambes croisées, et en savourant sa précieuse salive, au cours de brefs silences. Pour l'avaler, il fermait les paupières, afin de se recueillir sur cette volupté toute personnelle. Il se vanta d'avoir triomphé aux élections par le moyen de la Société «Aide-toi, le ciel t'aidera», dont il faisait encore partie avec M. Guizot, mais qu'il déplorait de voir suivre les impulsions excessives données par Godefroy Cavaignac, Armand Carrel et Bastide. Il lui préférait l'union pour «La Morale Chrétienne» où se rencontraient M. de Barante, M. de Rémusat, M. Villemain, les Benjamin Delessert, et certaines personnalités de la haute bourgeoisie. Il pressa bientôt Omer d'y entrer, en lui vantant les occupations de ses membres. Il voulut même inscrire, de suite, son nouvel ami dans le comité travaillant à l'abolition prochaine de l'esclavage. Omer se déroba: son grand-oncle Joseph utilisait les esclaves dans les plantations de Java qui constituaient à demi la fortune du général Héricourt et de ses parents. Moqueur, celui-ci prêtait l'oreille. Les comités pour l'interdiction de la loterie et des jeux, pour l'invention d'un système pénitentiaire parurent plus dignes de leur attention. M. de Montalivet le nota.
Cette conversation nécessaire retint le jeune avocat loin de l'espagnole qui souffrait d'entendre Delphine de Praxi-Blassans, et ses propos édifiants. A peine avait-il pu les rejoindre, selon les prescriptions de la pitié et de la politesse, Dubourg lui vint représenter que maman Virginie et le capitaine Lyrisse devaient les attendre rue de Verneuil, à la table de whist. Omer aperçut un papier très menu dans les doigts de son amante, et qu'elle tenta de lui glisser. Il jugea meilleur de feindre ne pas l'avoir vu; et prit congé sans autre signe d'amour qu'une œillade.
«Ouf, je m'en tire mieux que je ne l'espérais!» pensa-t-il dans la rue. Dubourg, aussitôt, le confessait. Omer exposa toute sa faiblesse.