—Et nous lui devons votre chère tête.
—C'est d'ailleurs vrai. En 1821, elle a rudement branlé sur mes épaules. S'il ne s'était mis en frais de démarches avec Praxi-Blassans, les mouchards m'auraient cueilli à la Rochelle avant que je n'eusse mis le pied sur le bateau...
—Et puisque vos idées se rejoignent à présent sur le rivage du Péloponèse et sur celui d'Alger.
—Laisse-moi travailler à ce mémoire. Je prétends lui en remontrer...
Fiévreux, le capitaine abaissa le panneau du secrétaire, attira l'écritoire et une main de papier. Aussitôt il s'empressa de tailler à grands coups de canif une plume d'oie.
V
Le 1er novembre 1829, après avoir entendu trois messes et communié en mémoire de son frère Bernard, la comtesse Aurélie passait dans la tristesse le jour anniversaire des Morts, comme elle avait coutume depuis dix-neuf ans. Mme Héricourt, et son fils la trouvèrent faubourg Saint-Honoré dans la chambre jadis habitée par le cavalier de la Révolution, quand il attendait à Paris les ordres de route pour la campagne de Hohenlinden. Le sanctuaire était en apparat. Sur le guéridon précieux, pavé de jade, de malachite et d'onyx en fragments conjoints, reposait l'exemplaire de René que des feuilles mortes gonflaient entre les pages. Tout contre, embrouillé dans ses mèches brunes, le visage du dragon brillait entre deux épaulettes d'argent soigneusement peintes par le miniaturiste. Le placard ouvert montrait une esquisse au pastel, celle de la fillette en bas bleus, assise à terre, et qui souffrait par l'angoisse de ses yeux clairs, la grimace de la bouche. Le dessin en était sommaire, mais il exprimait avec perfection la détresse tragique de cette enfant.
—Il y a beau temps que j'ai cessé d'être à la ressemblance de cette petite Bavaroise effrayée par les dragons de la République... dit la veuve en comparant à cela son image que reflétait le miroir du trumeau. ...S'il vivait encore, mon pauvre Bernard s'étonnerait bien de m'avoir recherchée, en raison de ce mérite. Je ne lui rappellerais plus son péché de guerre... comme tu dis, Dieu me pardonne!
—On change hélas! répondit la comtesse. Ta fille fut toute pareille à cette jeune étrangère vers seize ans. Qu'a-t-elle gardé de cela. Pas même les cils sombres, les yeux clairs que chérissait ton mari. Les uns se sont dorés, les autres se sont assombris à cause de leur malice... Denise est une jolie dame, tout autre à présent. Je ne vois qu'Elvire Gresloup dont les yeux d'Angleterre et les cils noirs, la fraîcheur du teint rappellent la figure du portrait que dessina mon frère.
—C'est vrai!... Seigneur! s'écria Mme Héricourt... Ah, ma bonne... Mais c'est vrai!