Omer ne se souciait guère de s'y trouver entre Elvire et Dolorès.
Il fit la moue.
—Je ne pense point, mon neveu, que vous vous laissiez embarrasser par les mômeries de cette petite espagnole, ni que vous permettiez à vos affaires de cœur de l'emporter sur nos affaires de famille et d'état, puisqu'il plaît à Dieu de joindre notre fortune aux intérêts les plus considérables de l'Europe.... Ce serait là une marque de faiblesse indigne de vos alliances; et par quoi vous feriez trop sentir l'odeur des petites gens. Je regretterai toujours n'avoir pu vous emmener, avec moi, à la cour du Grand Seigneur cet hiver. Dans les ambassades, là-bas, vous vous fussiez décrassé. Je revaudrai cela à M. de La Ferronnays. Ah! il n'aurait point voulu nommer «un petit avocat compromis dans les émeutes», ni moi-même qui suis son oncle! Fort bien. Nous glisserons quelques traverses dans les roues de son carrosse. Pour l'heure, mon neveu, tâchez de vous tenir droit contre le vent. Songez que la Banque d'Artois vient d'acheter de la rente, et que les changements de la politique ont de l'influence sur les cours de Bourse. Aussi bien puisque les blés de nos vaisseaux ont atteint un haut prix sur le marché de Falmouth où l'on craignait la disette de la Grande-Bretagne, il vous siérait peu de réduire les bénéfices de Mme Cavrois, qui sont les nôtres, en faisant le jeu des spéculateurs à la baisse... Une grosse partie est engagée. Il faut du bel argent liquide pour mettre en valeur les nouveaux charbonnages découverts autour de la Fosse Cavrois... Interrogez là-dessus M. Laffitte que vous rencontrerez chez votre oncle Augustin. Il est de bon conseil, et il a le ton le meilleur... Je vous invite à vous faire bien venir de lui... Et pour Dieu!... finissez-en avec la créole... Vous avez trop de goût pour la petite oie... Monsieur!... Songez au solide, saperlotte!
Après avoir cogné sa boîte d'or, le comte se bourra le nez de tabac, en pirouettant. Omer se rendait à ces raisons. Tous trois étaient revenus dans la bibliothèque où les titres d'or éclairaient les reliures en veau de six mille volumes. A nouveau l'abbé tenta de se faire entendre par son père. Il se déclara porte-parole de Monseigneur d'Arras et de Monseigneur de Saint-Omer. Ces prélats continueraient la lutte, s'ils n'obtenaient point d'adoucissement à la rigueur des ordonnances.
—Ah çà, l'abbé. J'ai dit mon mot.... Suffit. L'Algérien et le Turk m'obligent à vous donner le bonsoir....
Il leur tourna le dos prestement, et s'en fût de l'autre côté de la grande table, ouvrir les fermoirs à secret des portefeuilles avec une clef de montre en émail.
Édouard planta son tricorne sur sa tête et sortit brusquement.
—Allons chez Dieudonné. Il faut qu'il demande aux chimistes de la Sorbonne ce qu'ils pensent des carbones obtenus dans le laboratoire de Horps... Nos Pères ont travaillé.... Le miracle ne tardera plus.... Il éblouira. Et alors, nous enrôlerons les peuples sous la bannière d'une seule foi. Cor unum, Anima Una. Et que restera-t-il d'un Portalis, d'un Vatimesnil, d'un Martignac devant la face fulgurante de Dieu...? Tu verras! Tu verras, impie!
Sa griffe nerveuse étreignait le bras d'Omer par l'ombre des corridors. Dans sa chambre, il changea son vêtement ecclésiastique contre une longue redingote brune, et coiffa sa casquette de voyage à gland bleu.
—Je vois la Nouvelle Jérusalem descendre du ciel, comme l'a promis saint Jean... Le tabernacle du Seigneur avec la science des hommes! On va savoir Dieu. Il demeurera parmi nous. Il essuiera les larmes de nos yeux... Il n'y aura plus ni pleurs, ni cris, ni lamentations parce que le premier état sera passé!