Courtois, il modifia lui-même l'allure des propos. Il vanta l'agréable domaine de Meudon, les étangs et leur belle mélancolie d'automne. Ce fut une allusion triste, tendre et discrète où la sincérité de son amour ressuscita vraiment. Il dut réprimer l'émotion de sa voix. Elvire ne retint pas deux larmes faciles qu'il eût voulu cueillir avec les lèvres sur «le ciel et sur la mer» voilés de leurs cils.

Il se retira de bonne heure. A son baiser de frère, sur le perron, Elvire tendit la joue de telle sorte qu'un coin de lèvre brûlante effleura la bouche avide.

—Elvire?... murmura-t-il.

Elle se reculait sans répondre, sinon par la pression d'une petite main nerveuse et volontaire. Quand le domestique eut refermé la grille, Omer écouta retentir de chers sanglots.

Le surlendemain, il invita, par un billet, Urbain Gresloup à venir entendre la Malibran, au Théâtre Italien, lui fit manger des glaces, l'emmena souper chez Véry, dans un salon particulier, en compagnie de Courfeyrac et de Combeferre, qui présentèrent le collégien à une danseuse de l'Opéra-Comique. Légèrement ivre, et ravi de boire du Champagne, entre des jeunes messieurs élégants, Urbain les amusa tous par l'intense expression de félicité peinte sur son visage anglais, rose et blanc, encadré de longues boucles. Il plut à la ballerine qui, le désirant, l'attira sur ses genoux, le caressa, le couvrit de baisers, écrasa la jolie figure contre les parfums de sa gorge nue. Fiévreux, il se débattait, ignorant ce qu'il devait à la vergogne, et ce qu'il devait à la nature. Dès cet instant, Omer s'esquiva, la note payée, ne voulant pas qu'Urbain pût dire l'avoir vu se mêler aux plaisirs de Vénus, car la fille audacieuse, férue de ce bel éphèbe, dénouait les rubans de son corsage, libérait de toute contrainte sa gorge laiteuse et tendue.

Ainsi, le frère d'Elvire devint l'ami docile de l'avocat. Il trahit les confidences de sa sœur; il accepta d'être le messager galant. En revanche, Omer le mena rue Montpensier, chez Mme Cardoche, acheter des cravates. L'ancienne maîtresse de Labédoyère accueillit, de ses meilleures révérences, le jouvenceau que lui présentait son ami carbonaro, le cousin de Dieudonné Cavrois célèbre pour sa haine des Bourbons. Noémie, Cydalise et Angeline, avec leurs œillades de grisettes vicieuses, séduisirent Urbain en essayant à son cou des cachemyrs. Quelques jours, la maigre Cydalise soumit ce garçon de seize ans à toutes les épreuves d'une luxure ardente et joviale. Urbain adora son initiateur aux voluptés.

VII

Plusieurs fois, au comptoir de la boutique, enfin louée par Mme Cardoche dans cette maison de la rue Montpensier, Omer marivaudant avec sa blonde Angeline, la chère servante de leurs instincts, vit accourir le bachelier tout boueux d'avoir, à pied, franchi, la distance, entre Meudon et Paris. L'amoureux d'Elvire dut craindre que le frère ne s'étonnât de ces rencontres. Comme il le devinait soupçonneux malgré les prudences maladroites des grisettes dûment averties, il lui confia que ce magasin de modes était un lieu de rendez-vous pour les carbonari, et que lui-même y fréquentait afin de recueillir la correspondance de la Haute-Vente adressée là, sous enveloppes de commerce, par les Bons-Cousins de l'étranger. Chose d'ailleurs véritable. Urbain répondit heureusement que son père lui avait déjà fait pareille confidence; qu'il n'ignorait même pas l'existence, au grenier, d'une provision secrète de poudre, de pistolets, de sabres. Ces propos enflammaient l'imagination de l'adolescent. Il se promit d'être reçu à L'École Polytechnique, dès le premier examen. Officier d'artillerie tel que Carnot et Bonaparte, il saurait ensuite poursuivre la gloire.

Cydalise en était sûre. Elle l'affirmait tandis qu'aux turbans de gaze ses doigts malins ajoutaient des perles d'or. Sur un haut tabouret Noémie, silencieuse, maussade et prompte, coupait le fil avec ses dents cousait d'amples manches de tulle rose à un corsage de velours vert; dans le petit visage brun se crispaient les sourcils sur les yeux attentifs à la besogne. D'ordinaire Angeline piquait, autour d'un volant, des bouquets d'épis artificiels, et les ornait de coques en satin, tout en jasant à mi-voix. Lourde, mafflue, Mme Cardoche endoctrinait les pratiques. C'étaient quelques dames en forme de cloches, aux falbalas bruyants, aux capotes chargées de nœuds multicolores, et, dans le fond desquelles, apparaissaient, entre des boucles pommadées, des figures trop pâles, ou bien rougeaudes. Quelques-unes amenaient leurs petites filles dont les pantalons tombaient sur les chevilles, par-dessous les jupes écourtées. Les regards indiscrets de ces personnes contraignaient Omer et Urbain à choisir vraiment les soies des cravates et la peau des gants. Aussitôt le petit Gresloup devenait écarlate par la peur qu'il avait de paraître un objet de scandale, s'il souriait encore à la large bouche et aux yeux pétillants de Cydalise. Elle de l'y contraindre alors par des mines affriolantes, ou de soudaines grimaces vite effacées avant que les aperçut quelqu'une des acheteuses. Il redoutait même la bonhomie de la mère Cardoche, bien qu'il raillât la coutume de garder, au magasin, la capote cerise à rubans marrons et le châle jaune à ramages pourpres. Ainsi vêtue, elle trottinait, faisait la révérence aux clients, déployait les linons, étalait, de ses bras courts, les aunes de dentelles, faisait jaillir, des cartons, les couleurs diverses et joyeuses des taffetas, grimpait en geignant sur l'escabelle, tirait de leurs cases les pièces de toiles de Hollande, sans vouloir qu'Angeline l'aidât. Ces mouvements excessifs dérangeaient la draperie du châle jaune et pourpre. Il glissait les épaules, découvrait la collerette, tombait sur les hanches, dévoilant le dos rond sur quoi craquaient les coutures d'un velours fatigué. Et Mme Cardoche se hâtait davantage, vantait sa marchandise, éloquemment, donnait les conseils qu'autorisait son âge visible en dépit du fard rose plaqué sur ses pommettes, du fard blanc qui bouchait mal ses rides creuses et les fosses de ses joues molles.

Presque toujours elle persuadait les chalands par son air aimable, par les grâces de sa diction. Il était rare qu'ils partissent les mains vides. Angeline devait constamment abandonner son ouvrage, faire des paquets équarris, les ficeler de rose, et les remettre avec un sourire de sa claire figure, un geste de bon souhait.