—C'est vrai, dit-elle, le pauvre chien qu'on fouette lèche la main; il se couche aux pieds du maître qui le châtie, il remue la queue pour signe de sa joie docile.

Ainsi, non sans une véritable amertume, elle répéta cette phrase de sermon. Elle reprit:

—Dieu nous donne mille exemples de patience, dans les spectacles de la nature. Il convient de l'admirer. Et cependant, je suis certaine qu'il me châtiera pour ne pas lui avoir gagné l'âme de mon enfant. C'était ma mission ici-bas. Je ne l'ai pas su remplir. Il me châtiera!... Il me châtiera!... Et je connaîtrai l'horreur des supplices effroyables qu'il a révélés au Dante...

—Ne peut-on faire son salut dans le siècle, objectait Mme Cavrois?

—Ma mère, Dieu est trop juste pour vous rendre responsable de mes faiblesses...

Mme Héricourt secoua la tête.

—Seigneur, j'ai mal usé du dépôt que vous m'aviez confié! s'écria-t-elle. Seigneur, je vous rends un cœur corrompu, et une âme libertine. Mais que votre volonté soit faite, même aux enfers... Et je l'accepterai, sereinement, puisque les plus grands saints nous l'ordonnent.

A ces mots, ayant fermé les yeux, un peu de temps, elle parut se transfigurer quand elle les rouvrit. Droite et souriante, elle admira les billes d'ambre et d'agathe serties dans l'argent du chapelet romain. Elle remercia chaleureusement Omer d'avoir choisi, pour elle, ce cadeau. Et il parut qu'elle ne faisait pas d'efforts pour se plaire à voir le jour aviver les lueurs des grains qu'elle élevait devant la fenêtre. Elle-même vanta les tapisseries de Caroline qui paraient le coffre à bûches du salon. Elle retourna les fauteuils d'acajou pour montrer la bonne façon de l'ébénisterie. Elle caressait le thuya jaune et tigré de la table ronde. Elle rabattit la face du secrétaire carré; elle fit jouer les tiroirs, déplaça les casiers à lettres; ayant répandu la poudre du sablier, elle la ramassa, tout en raillant sa maladresse. Bientôt, il fut difficile de savoir si l'enjouement ne devenait pas sincère. Caroline ayant lâché une grivoiserie, Mme Héricourt renchérit presque. Oubliait-elle le décalogue, tout à coup? Son fils le pensa. La mobilité féminine permet de ces contrastes brusques. Alerte et bavarde, la veuve rappelait maints souvenirs comiques, en voilant, puis dévoilant les portes-fenêtres, par le va-et-vient des amples rideaux de velours verts, de leurs cordonnets d'or.

La tante eut même quelque peine à tarir cette verve pour y substituer une explication théorique du bateau affrété par la Compagnie Héricourt, et qui faisait le service des Messageries royales entre Dunkerque et Douvres. Ce bâtiment était à vapeur. En trois cadres, il apparaissait, d'abord selon un profil extérieur, muni de ses roues à aubes, de la mâture et du gréement. Sur une seconde épure, la coupe du navire et de sa chaudière étaient dessinées finement, avec des escaliers sous les écoutilles, un générateur à demi plein d'eau, son manomètre à mercure, son tube à vérification de niveau, le trou d'homme et la soupape de sûreté. Avec l'index qu'un anneau d'or nu ceignait, Mme Cavrois suivit les lignes et les pointillés. Elle disserta sur l'élasticité de la vapeur. Tiroir et registre, rectiligne alternatif, détente, haute et basse pression, tuyau alimentaire, régulateur, excentrique, volant, étaient des mots magiques qui désignaient, par sa bouche, chacune des parties. La meunière espérait pouvoir appliquer bientôt le système de vapeur à la rotation des meules qui écrasent le blé, dans les moulins. Elle calculait un nombre prodigieux de sacs remplis à l'heure par l'appareil qu'elle commandait aux forges du Creusot. Mais il faudrait attendre encore longtemps la fin de l'ouvrage et du transport jusqu'en Artois. Caroline s'en désolant, continua son geste habituel de se frotter les mains, comme pour les savonner.

Au milieu du salon, elle pérora longtemps, glorieuse de son œuvre. Les chalands couvraient la Scarpe jusqu'à la frontière des Pays-Bas. Ils distribuaient le charbon de la Fosse-Cavrois, les cuirs des Tanneries et la farine des Moulins Héricourt, à Douai, Marchiennes et Saint-Amand, enfin, par l'Escaut jusque dans la Flandre Batave, à Tournay même. Au retour, ils prenaient des chargements de toiles et de faïence, les liqueurs et les pipes hollandaises, les couvertures de coton, les graines de lin, l'eau-de-vie, les objets de cuivre, les asperges, les chaudrons, les tuiles, les savons, du tulle. D'autres flottaient par les canaux pour apporter, par Dunkerque, les froments de Russie et du Canada, les épices et les indigos qu'envoyait à Caroline son frère d'un premier lit, Joseph Héricourt, l'armateur et l'ancien corsaire de La Belle-Ariadne. La tante aima redire encore comment, sous l'Empire, pourchassé par les frégates anglaises, jusqu'à Surate, le vieux marin avait quatre ans, vécu captif sur les pontons. Libre dès 1814, il avait voulu rétablir sa santé en pays voisin, dans les établissements de la Belle Hollandaise et de son neveu Augustin. Là, s'étant plu, il demeurait toujours, grand éleveur de perroquets. L'un de ces volatiles, empaillé soigneusement, ornait la tablette supérieure du secrétaire, dans le salon de Mme Cavrois. Il avait traversé les océans, doublé, sans dommage, le Cap de Bonne-Espérance pour venir expirer, d'une indigestion, aux Moulins, sur l'écoperche du vestibule. Deux coquillages, aussi roses que les muqueuses des gencives, dans leur volute intérieure, flanquaient magistralement l'éléphant de porcelaine annamite, qui occupait le centre de la cheminée, avec son palanquin, son cornac et ses voyageurs émaillés en bleu, le tout surmontant un socle de fabrication flamande à cadran de bronze vert.