Désormais l'avocat fut assidu quotidiennement rue de Richelieu, à la librairie Pied-de-Jacinthe. Il s'efforça mieux de le soustraire à la prison, d'obtenir la réduction des amendes que payait, en sous-main, la banque Laffitte, par l'entremise de M. Roulon. Omer fut au prétoire l'avocat circonspect et logique dont la parole sèche, claire, limite les droits de l'accusateur, invoque les précédents, cite les cas favorables à la cause, raille les excès de pouvoirs, et les assimile à des conceptions barbares ou grotesques. Dans la salle lambrissée de chêne, devant le tableau du Christ terne endormi sur la croix peinte, il fut l'orateur inlassable rappelant les héroïsmes du soldat jacobin, son dur labeur d'avoir arraché la France à l'appétit des monarques qui comptaient alors se partager la Patrie, comme ils s'étaient partagé la Pologne à la fin du siècle précédent. Si le vieil imprimeur se souvenait trop de ses enthousiasmes juvéniles, convenait-il de le frapper sans indulgence? L'histoire ne requérait-elle point, déjà, cette indulgence pour tous les soldats glorieux qui avaient sauvé la terre latine convoitée par l'orgueil de la Maison d'Autriche, la cupidité de la Maison de Prusse, et la voracité des tzars. A qui devaient-ils de posséder encore un trône, ces Bourbons que les cours d'alors éconduisaient, que l'on méprisait, que l'on reléguait par avance au rang des Sthanislas Leczinski? A qui le devaient-ils, sinon à tout ce peuple magnifique dont les armes avaient lui sur les bords du Danube, de la Sprée, du Borysthène?

Rejetant les amples manches de la toge noire, les mains pieuses, les mains filiales évoquaient, par leurs gestes, l'âme admirable de ceux qui avaient servi le colonel Héricourt dans la chevauchée de Murat sur les champs de l'Europe, qui avaient refoulé les appétits des loups rués vers la belle France. Les paroles retentissaient hors de ses lèvres tremblantes et véridiques. De grands frissons secouaient son échine, quand ses périodes faisaient allusion à l'effort de son père dont ce vétéran avait été l'auxiliaire fidèle. Tout-à-coup, en dépit de ses ruses, quelque chose de puissant maîtrisait sa verve. Des accents, inconnus de sa rhétorique, émouvaient sa voix. Tressaillant et frémissant, il eût juré que la force du colonel Héricourt s'exprimait par le tonnerre de sa bouche. Il voyait les juges pâlir dans leurs poupre, il entendait les échos de la salle vibrer, les murmures de l'assistance grandir et l'acclamer: un instant il craignait de s'évanouir, tant son être habituel se fondait, disparaissait au bénéfice de cet élan formidable qui possédait ses organes, grondait dans sa poitrine, éblouissait son cerveau, et dominait, par sa voix, les hommes.

Ensuite, traversant les vestibules, il était le chef que saluaient l'archange Enjolras lui-même, et Michel Chrestien, à la face olympique, et Cavrois qui, dans ses bras énormes, étreignait son cousin, et Grantaire qui, dans ses mains moites et grasses, serrait les mains du triomphateur, et Bahorel qui narguait le gendarme au moyen de citations latines. Pied-de-Jacinthe, malgré tout grincheux à cause de la condamnation, le remerciait d'une poignée de main vigoureuse et militaire.

Peu à peu les habitants de la rue Richelieu reconnurent l'avocat libéral quand il pénétrait dans la librairie. Les badauds arrêtés devant les caricatures ôtaient leurs couvre-chefs. Omer ouït, maintes fois, des gens le nommer à l'oreille de leur voisin, s'il examinait les dessins du Marteau encadrés dans les cintres étroits de la devanture, parmi les livres de Thiers sur la Révolution Française, Les Orientales d'Hugo, les charges représentant un Charles X aux dents longues, tantôt déguisé en jésuite, tantôt écrasé, à gauche, par le dos de Martignac, à droite, par le dos de Polignac, qui s'arcboutaient pour lui nuire. Ici c'était le Pieu Monarque, un poteau couronné et vaguement dégrossi à la ressemblance du souverain. Là c'était lui-même accoutré en chasseur, surmonté d'une casquette à côtes de melon, et, de ses lèvres épaisses, de sa denture, de ses paupières lourdes, riant à un petit oiseau tué qu'il tenait sur sa paume. Les badauds se plaisaient à reconnaître leur roi sous ces avatars grotesques. D'ailleurs les cochers de Rambourg se ralliaient aux Enfants de Momus, l'estaminet voisin. Attachant le sac d'avoine aux oreilles de leurs bêtes, ils ne manquaient pas de souligner les intentions des dessins par des lazzis agressifs. Le colossal Brémondot ne s'en faisait pas faute, pour peu que le vin à quatre sous l'eût égayé, et qu'il regrettât le temps de sa gloire, quand, au trot de son cheval d'armes, il épouvantait, de sa stature et de son armure, la population des villes conquises. Doué de mémoire, le canonnier Bridoit, fredonnait les romances séditieuses que les artisans répétaient au fond de leurs échoppes. Et, comme Pied-de-Jacinthe distribuait aux commis de l'armurier Lepage, son vis-à-vis, les gazettes et les brochures invendues, tout ce coin de la rue Richelieu devenait frondeur. Non loin de là, se réunissaient au Palais-Royal, dans le café Lemblin, les demi-soldes que prêchaient le comte Dubourg et le capitaine Lyrisse. Aux devantures des libraires, les étudiants d'Enjolras, de Ribéride parcouraient, entre les pages non coupées, les livres nouveaux. Une atmosphère jacobine régnait.

Omer, dans ce quartier, se promena beaucoup. A trinquer avec les Enfants de Momus, à discuter avec les carabins dans la galerie d'Orléans qu'on achevait, sa personne devenait populaire. Il le crut, s'en glorifia. Il en jouit. D'autant que pour se rendre du Palais-Royal à la librairie Pied-de-Jacinthe, il fallait franchir la rue Montpensier, rire à Cydalise et à Noémie occupées derrière le comptoir de Mme Cardoche, saluer la patronne, lui réclamer la correspondance de la Vente, et, sous ce prétexte, lutiner la charmante Angeline, flairer cette poitrine opulente, respirer l'odeur de ces cheveux fauves, apaiser même, dans ces bras doux, le désir de posséder Dolorés, la passion d'aimer Elvire.

VIII

A maintes et maintes reprises, l'oncle Augustin se félicita de sa réconciliation avec le capitaine Lyrisse: ce leur valait une importance politique bien accrue. Omer les soupçonna de suprêmes ambitions. Après avoir été distingué pour son entregent et la délicatesse de sa diplomatie, il semblait précieux au général de chercher l'appui des jacobins. Soult, Marmont, Bordesoulle étaient impopulaires. Peut-être visait-il à paraître le soldat aimé du peuple, sollicité discrètement par les carbonari, de passer avec sa brigade à la révolution, estimé des Pairs que dirigeait le comte de Praxi-Blassans comme un chef militaire capable de s'opposer, un jour, aux violences illégales des troupes Suisses, puis de rétablir l'ordre contre les énergumènes de la rue. Le ministère Martignac n'avait-il pas contraint la cour à choisir le général Maison pour commander les troupes de Morée, bien que les ultras lui reprochassent d'avoir combattu, à la Chambre des Pairs, le système absolutiste de M. de Villèle, et d'avoir, en 1820, poursuivi mollement les conspirateurs du Bazar Français? Flairant la même fortune, l'oncle Augustin se vantait partout, depuis les élections, d'avoir sauvé la tête du capitaine Lyrisse. Il possédait, sur le général Maison, cet avantage, de n'avoir pas, aux cent jours, suivi Louis XVIII à Gand, mais d'avoir, avec son régiment, soutenu dans les champs de Ligny, les canons des batteries impériales. Qu'une seconde révolution éclatât, comme le prédisait l'épouvante des ultras, comme le signifiaient les votes des collèges, et comme le voulaient les carbonari, les étudiants, les demi-solde alliés au Parti Industriel des Laffitte et des Casimir Perier: à cette heure peut-être prochaine, le sort de Bonaparte pouvait une seconde fois, étonner le monde, ou, du moins, la France.

Omer comprit nettement l'importance de son rôle. Il pouvait obtenir que l'oncle Edme se donnât complètement à l'oncle Augustin. Seul, le capitaine Lyrisse saurait convaincre le général Pithouët d'admettre les excuses du général Héricourt, de lui mettre la main dans la main. Seul le général Pithouët saurait à son tour convaincre le général Lamarque, le major Gresloup, puis M. Buchez, la Haute Vente et le général Lafayette, de compter sur la neutralité, et même sur la complicité des régiments de ligne que commanderait le général Héricourt, dans Paris. Il importait que le général Pithouët cessât de se répandre en diatribes contre le général Héricourt. Entendant se rétracter un tel adversaire, tous les carbonari restitueraient leur confiance à l'oncle Augustin. Et cela dépendait du capitaine Lyrisse, de son neveu qu'il adorait.

«Je tiens quelques fils de ma fortune,.. se prouvait le jeune avocat en ajustant, au vestiaire du Palais, le rabat blanc et la toge noire. Le principal est que je ne gâche pas mon affaire: si je rabrouais trop vite Dolorès, j'aurais alors contre moi Denise. D'un autre côté il ne faut pas que je me laisse forcer la main pour les accordailles, puisque je ne renonce plus à mon Elvire. Selon l'art de mes ruses pour louvoyer, l'échec ou le succès se détermineront.»

Vint le temps d'obtenir un délai pour le loueur de voitures Rambourg qui l'attendait quotidiennement à la porte du prétoire. Là cet homme ventru s'asseyait au coin d'un banc. Le corridor était plein d'échos, que provoquaient des voix lointaines, et le pas régulier du gendarme.