Ému, malade, le gros homme secouait les mains de Bernard, en bredouillant. Il but un grand verre de bordeaux qu'on apportait avec des biscuits sur un plateau. Cela le remit. Il voulut écrire directement à Junot. «Buonaparté est le plus vil des tyrans!…» répéta Pitouët, en dessinant du doigt sur la table; mais il attaqua la réserve de Moreau, la qualifia de «faiblesse coupable», déclara que, si Buonaparté régnait, on le devrait à l'hésitation du général. Héricourt vit bien qu'il exprimait l'opinion commune. Tout le monde accusait le vaincu, afin d'excuser la soumission au vainqueur. Le colonel annonça que Pitouët, proposé comme capitaine, prendrait le commandement de la compagnie Héricourt. Un orgueil brilla dans les yeux du folliculaire. Cependant il affecta la modestie: il n'acceptait qu'à titre d'intérim la fonction. Courageux, Bernard vida son verre à la santé des trois galons neufs.
Toutefois il partit moins navré, ayant lu le témoignage de ses camarades qu'il emportait dans son portefeuille.
23e RÉGIMENT DE DRAGONS
_Nous, soussignés, attestons à tous ceux qu'il appartiendra, faisons savoir que M. Bernard Dessling-Héricourt, adjudant-major audit régiment, s'est comporté en officier d'honneur pendant tout le temps qu'il a servi avec nous, qu'il s'est distingué pendant la guerre de la Révolution, qu'il a en toutes circonstances montré beaucoup d'attachement au Chef suprême de l'État et qu'enfin sa conduite morale et ses connaissances militaires lui ont mérité l'estime et l'affection de ses camarades qui, aujourd'hui, s'empressent de lui rendre ce témoignage de gratitude.
Nous le prions de recevoir nos regrets bien sincères sur la perte de son emploi et sur son éloignement; nous n'oublierons jamais ce qui l'a fait se distinguer parmi nous.
En foi de quoi nous lui avons délivré la présente pour lui servir et lui valoir ce que de raison._
Nancy, le 2 prairial, l'an Ier de l'Empire français.
Signé: Lejausif, Gumetot, capitaines; Dugard Cadoste, Pitouët, lieutenants; Méan, Perdu, Bron, Desravins, Landrin, Brimon, sous-lieutenants; Bridault, adjudant-major; Cormont, chef d'escadron; Roty, colonel.
Bernard récupéra de la confiance. Des cœurs nobles admiraient son caractère, en dépit du dictateur, et risquaient la disgrâce pour écrire leur sentiment. Il fut glorieux de susciter une telle sympathie, celle du colonel venu lui apporter, en tenue, ce document, de manière officielle, avec les galons, le sabre, les épaulettes. Le voyageur se rappela ensuite le costume civil de Pitouët, revêtu à cette occasion. Il en sourit.
La route fut charmante à parcourir. Les blés grandis ondoyaient jusque les bois de l'horizon. Aux villages, l'éclat des jardins égayait les yeux. Les maisons neuves éclairaient tout de leur crépi blanc. Quatre ans de paix intérieure avaient rendu l'aisance aux campagnes. Les lourds percherons traînaient des charrues neuves. Le bétail affluait autour des abreuvoirs. Les jeunes mères allaitaient les nourrissons en filant la quenouille aux seuils enjolivés de vignes vierges. Les maisons de poste regorgeaient de voyageurs réclamant les chevaux de relais; des cortèges de chariots énormes écrasaient les cailloux derrière les quadriges de grandes bêtes grises agitant la sonnette de leurs colliers. Non loin des broches, dans les auberges, les abbés en redingote brune renchérissaient, la bouche pleine, sur leurs aventures d'émigration. Bénissant le Concordat, ils vantaient leurs nouvelles cures. Les dévots des villages leur donnaient chair lie. Des nobles, servis par des vieillards tremblants, mangeaient au coin de la table, en leurs nécessaires d'argent bossué, des panades peu coûteuses et des fruits secs. Auprès d'eux, les marchands de biens enrichis parles confiscations nationales versaient l'or de leurs bourses en cuir vert le long de la nappe, entre les bouteilles antiques, et le plat où rissolait encore la dinde gibbeuse, témoin de marchés conclus, d'arrhes transmises. Les manches des redingotes couvraient à demi ces mains, qui conservaient les traces de travaux rustiques habituels à leurs doigts ayant l'aubaine de la Révolution. Des militaires se lisaient le Moniteur annonçant les péripéties du procès Cadoudal, l'entrée des troupes françaises sur le territoire anglais de Hanovre, et dénonçant la troisième coalition formée par la Prusse, la Russie et la Suède, à l'instigation des amis de Pitt, avec l'or de la perfide Albion. Une aise générale parait les figures. Tous choquèrent le mécontentement de Bernard: les marchands de biens qui essayaient de la chansonnette pour fêter leur griserie, les prêtres et les nobles qui vantaient les sinécures obtenues, les capitaines qui énuméraient les forces de la Grande Armée, escomptaient les victoires prochaines, ou se flattaient d'appartenir à la nouvelle Légion d'honneur. Lui mangeait vite, tout botté, durant l'échange des chevaux de poste et la translation de son portemanteau sur une autre croupe de jument normande. Il ne s'arrêtait que tard dans la nuit pour dormir parmi les cris du foin bourrant la paillasse, malgré le trot des souris à la recherche des taches de chandelle, leur mets nocturne.