Au 19 brumaire de l'an XIII, Virginie mit au monde une fille. Comme sa mère, elle eut de sombres cils et des yeux clairs pareils aux sombres cils et aux yeux clairs du fils enfanté par Aurélie le mois suivant, dans l'alcôve où restait pendu le dessin de Bernard, qui représentait la douleur de la petite Allemande, après Mœsskirch.
—Ma bonne, tu pensais trop à moi, durant ta grossesse, s'écria Virginie! Ton fils a mes yeux. Je veux mourir si je ne t'aime pas toujours comme tu m'aimes; toujours, tu sais…
Elles s'embrassèrent, le cœur gros d'un bonheur obscur.
Remises de couches, l'une et l'autre rentrèrent à Paris. Bernard n'aima guère la petite Denise, dont les cris emplissaient l'hôtel de la Cité d'Antin. Le colonel Lyrisse y recevait beaucoup dans le salon aux tentures de drap rouge bordées de noir. Des cariatides soutenaient les angles du plafond, sur des bras musculeux, joints derrière leurs têtes crépues, d'Atlas, d'Hercule, de Chiron. En haut de leur piédestal, les muses de plâtre bronzé soulevaient noblement les draperies de leurs tuniques. Par malechance, la nuit de la rue morose obligeait, dès cinq heures, à la lumière des lampes; or l'odeur d'huile chaude donnait à Virginie maint prétexte de migraine.
Serait-ce Denise, petite chair noire et criante, qui vengerait Héricourt du Rival, devenu l'Empereur Très Chrétien, après la cérémonie du sacre? Virginie, obstinément attachée à des traditions, nourrissait elle-même. Autour de l'enfant pendue au sein grossi, les amies bavardes se penchaient avec mille cris joyeux, surprises de voir à la fillette des mains, des yeux, une bouche.
Héricourt préféra les heures passées dans le cabriolet du colonel. L'élan du cheval perçait le rideau de neige fondue. On s'arrêtait aux boutiques, devant les maisons les généraux, des inspecteurs aux revues, des commissaires des guerres. On était reçu par des hommes raides en uniformes chamarrés, et qui portaient la nouvelle croix de la Légion d'honneur. Ainsi connut-il le baron de Cavanon moulé dans son costume vert de chasseur à cheval. Sur les cuisses, un sextuple trèfle tracé par des galons d'argent, la pointe en bas. La tête massive s'appuyait aux broderies métalliques du haut col éraflant les bajoues. Le plancher criait sous les bottes à glands et à éperons dorés; le fourreau en cuivre du sabre courbe enchâssait des camées d'agate. Malgré cette magnificence, il sourit affablement de la mésaventure politique qui navrait le capitaine et promit de le faire réinscrire sur les contrôles de l'armée. Lui avait conquis ses grades, avec Joubert, Masséna, Desaix, en Italie, d'Arcole à Marengo. Il se haussait pour convaincre le grand colonel Lyrisse, racontait de drôles d'histoires sur Augereau, qui réquisitionnait, dès l'entrée de ses troupes dans les villes étrangères, toutes les voitures de luxe et les vendait à son profit, en France. Plus tard les officiers supérieurs avaient imité leur chef, en sorte qu'on ne trouvait plus à prix d'or aucune berline en Lombardie, tandis qu'à Grenoble et à Lyon on les achetait au quart de la valeur. Grâce à ce commerce, le baron avait acquis une superbe collection de peaux de tigres agrafées à ses murailles. C'était son orgueil. Cela devenait aussi des chabraques pour ses chevaux, des chancelières sous les tables; il se promenait au milieu de cela, lui trapu, robuste, galonné d'argent, ligotté de sardines, de cordons et d'aiguillettes.
Cité d'Antin, il parut à plusieurs reprises accompagné de la baronne de Cavanon, tout imbue du vieux régime et qui venait en chaise jusque le salon, comme le Mascarille de Molière, vêtue d'une robe et d'un casaquin de soie carmélite, les cheveux poudrés et enguirlandés de petites roses; un ruban de velours rouge au col. Envers Praxi-Blassans qui promettait de lui faire rendre ses domaines, la dame quadragénaire gardait une reconnaissance; elle appelait tendrement Aurélie «bichette»!
Plus gracieuse qu'en aucun temps, depuis ses relevailles, celle-ci, à cause d'une certaine pâleur, s'embellit encore de la mode qui permit aux cheveux châtains de friser par boucles changeantes autour des tempes et du front, vers les nuances de ses yeux diserts. Aux plis violets d'une simple robe en velours, son corps flexible et menu révélait des lignes heureuses. Elle supportait mal les assiduités du colonel Chabert et du commissaire ordonnateur Hulot d'Ervy. Praxi-Blassans l'aimait mieux. Attentif à la séduire, il devenait considérable. Rue Saint-Honoré, à la Cité d'Antin, se pressait un monde de ci-devant qui sollicitaient les grâces du nouveau régime, d'émissaires étrangers qui préféraient ses élocutions nettes aux embûches spirituelles de Talleyrand.
Certain d'un avenir de restauration, il se proposait de rendre au roi une France reconstituée par l'administration et la victoire unissant Provençaux, Gascons, Celtes, Picards, Lorrains et Flamands en une race idéale qui venait d'acquérir sa faculté de cohésion par leur besoin général de liberté. Talleyrand s'appropriait cette théorie. On disait facilement que Buonaparté faisait l'intérim entre la Convention et la monarchie, qu'il facilitait la transition, que ce titre d'Empereur reviendrait à la couronne. Le cardinal Fleury n'avait-il pas failli l'obtenir pour Louis XV. Sans l'opposition de la Prusse, c'eût été chose conquise. On poursuivait la négociation.
Cela satisfaisait les gens raisonnables. Rien en somme ne disparaissait des traditions girondines, rien ne s'opposait à ce que l'Empereur-Roi, succédant au général corse, n'acceptât son héritage. Ce titre d'Empereur-Roi, les diplomates désiraient beaucoup l'établir. Il s'agissait de faire couronner Napoléon à Milan, comme roi d'Italie. Ils y travaillaient. Au XVe siècle, les Praxi-Blassans, enfuis de Constantinople lors de l'invasion turque, s'étaient réfugiés dans le comtat-Venaissin, en terre papale. Ils tenaient des Pontifes leur titre et le domaine de Vaucluse. Leurs relations de famille liaient Paris à Rome, où quelques-uns servaient encore.