Augustin profita de la concentration à l'est d'Ulm pour venir voir son frère. Il montait un cheval de robe blanche pareil à ceux qui traînaient la calèche de son amie. Il parla d'un mariage probable. La dame possédait d'importants domaines aux colonies hollandaises. Il énuméra ces biens, et les vaisseaux marchands qu'il rêvait de mettre au service de Caroline. La veuve s'entendait mal, croyait-il, aux grandes affaires. Il venait d'apprendre que Murat préférait le major Héricourt au colonel, d'esprit trop inférieur. Il citait aussi des lettres de Caroline, satisfaite des commandes que le corps de Lannes lui faisait. Pour la réserve de cavalerie, elle fournissait le cuir de dix mille bottes qui descendait par charrois et par bateaux jusque le Rhin. À Strasbourg, les Praxi-Blassans s'en occuperaient.
Il savait tout, connaissait tout: les desseins de Napoléon, les manigances diplomatiques de l'empereur Alexandre auprès du roi de Prusse, et comment les chirurgiens venaient de tailler, en tirant un plein verre de pus fétide, le goître de la reine. L'ambassadeur français, M. de Laforest, ayant révélé à droite et à gauche cette fâcheuse opération, la jeune femme, furibonde, poussait son époux à l'alliance avec les Austro-Russes, en sorte que, si la bataille devant Ulm et sur les bords de l'Inn ne déterminait pas promptement la victoire, on risquait de voir les armées prussiennes tomber sur le flanc, sur les derrières des premier, deuxième, troisième corps, qui passaient le Danube entre Neubourg et Ingolstadt. Fin politique, il redoutait l'aventure, hochait sa jolie tête et passait le peigne d'or dans ses courts favoris, puis admirait la vitesse de Napoléon, blâmait son frère de l'avoir méconnu, lorsque la fusillade se propagea plus vive dans les nuages gris, à l'horizon de casques et de crinières, de buffleteries croisées. Les adjudants-majors galopèrent. On vit passer Murat. La boue frangeait son manteau vert et la chabraque de peau de lion. Tout le mouvement de cavalerie s'arrêta. Tandis que les grenadiers, derrière, restaient en place, la batterie de l'arme protégée de la pluie sous un pan de capote bleue.
On piétinait un large chemin, empli de flaques d'eau. Le vent apporta des nuages de fumée grise; et l'odeur de poudre parfuma les narines qui flairèrent. Edme resta patient, sa figure se tendit, le souffle faillit lui manquer quand il sonna l'ordre du colonel faisant préparer les armes. Augustin murmura: «Voilà Mack qui s'aperçoit de nos intentions.» Et il serra la main de l'aîné, silencieux, pour rejoindre au grand trot l'état-major, en maintenant son bicorne contre l'effort du vent.
La fusillade crépitait, gagnait sur le front de la cavalerie telle, une pièce d'artifice qui s'allume par un bout et bientôt flambe jusqu'à l'autre extrême. Anxieux, le major dressa la tête pour deviner le sens de l'engagement. À droite, vers le Danube, c'étaient de vastes étendues de terres labourées vides de tout homme. Une herse abandonnée, loin, servait de perchoir aux corneilles. Des bois noirâtres s'érigeaient au fond, et la bataille pétillait à gauche, beaucoup plus loin que les trois divisions de cavalerie, alignant leurs murailles humaines parmi la pluie grise.
Les capitaines vinrent aux renseignements. Le sec Cahujac et son cheval blond, Corbehem aux larges épaules, et sa jument pommelée, Pitouët sévère, phraseur, cavalier médiocre, qui récita l'enseignement de la carte, le nom du village attaqué: Hohenreichen. Derrière, il indiquait Wertingen, bourg qui couvrait un vaste plateau capable de contenir une force imposante d'infanterie.
—Eh bien, dit Héricourt, s'il en est ainsi, Oudinot devrait conduire ses grenadiers sur les bois, à droite, là-bas. Il tournerait sans doute la position.
—Tu crois, Monsieur?… fit le colonel, effrayé de leur audace et de leur fièvre.
L'état-major le houspillait tant qu'il finissait par se croire dépourvu de bon sens. Il n'osait plus la moindre initiative. Le vrai colonel était Bernard, que cette fonction flattait. Oublieux du mariage qu'annonçait Augustin, de ce qui n'était point le devoir militaire, il inspecta de l'œil la première compagnie aux éclaireurs hardis, la seconde pleine de soldats résistants et solides, l'escadron de l'élégiaque aux tireurs savants, la compagnie Pitouët faite d'hommes cruels, balafrés de durs rictus, et qui redressaient leurs bonnets à poil d'où l'eau gouttait sur les manteaux blancs. Les outils de sapeurs pendaient aux selles de la dernière compagnie, où s'effaraient des figures hagardes de paysans limousins. Héricourt prépara les combinaisons de déploiement qui mettraient, à la place utile, les tireurs, les éclaireurs, les sapeurs. Cahujac et ses hommes ne valaient pas grand'chose contre un carré de fantassins résolus qu'aborderaient au contraire sans hésitation les vétérans hargneux de la compagnie d'élite. Corbehem était capable de recueillir avec un sang-froid imperturbable la déroute des escadrons ramenés par des forces supérieures; de protéger leur réunion. Il marcherait en arrière et sur le flanc. Cahujac pousserait les sapeurs entraînés par la compagnie d'élite et fournirait le deuxième élan, que suivraient les tireurs de l'élégiaque, troupe moyenne, au moral influençable. Le chef du premier escadron était un ci-devant, muet, froid, dédaigneux et neutre, soumis à son capitaine Pitouët, domestique, semblait-il, dont la besogne consistait à prévoir et commander à la place du chef hiérarchique, vicomte de Lancresy, trop né pour se commettre jusqu'à s'occuper de manants à cheval. Le vicomte chargeait à part, tout seul, en chevalier errant, à distance des dragons. Gardant son cheval anglais le plus loin possible du colonel, du major, des capitaines, il tâchait de ne pas entendre les prescriptions: «Capitaine Pitouët, vous avez bien retenu les avis de M. le major? Eh bien! faites exécuter les ordres.»
À ce moment, les grenadiers d'Oudinot s'ébranlèrent, envahirent les champs de droite et se dirigèrent du côté des bois, par où Bernard avait prévu qu'on tournerait la position de l'ennemi. Ce fut un muet passage de milliers d'hommes humides, inclinant leurs têtes sous le poids des bonnets à poil, voûtant le dos sous le sac gonflé, foulant la terre meuble de leurs pieds boueux. Les chefs de bataillon dominaient de la selle cette marée lente et progressive, qui bientôt recouvrit le sol de ses masses régimentaires agglutinées autour des aigles brillantes. À l'ombre du ciel, il n'y eut plus qu'un élément formidable, muet, immense, dragons à gauche, grenadiers à droite, étendus jusqu'au cercle de l'horizon gris. La fusillade crépitait toujours au loin près de la pointe d'un clocher aperçu entre les peaux de panthères de deux casques. À la suite d'Oudinot, dont les joues fraîches étaient rouges, Augustin trottait en manteau, fit signe à son frère qui le vit à peine. Pour le major, rien ne l'intéressait plus, sinon la crainte de ne pas savoir et de ne pas vaincre.
Enfin le général de la brigade donna ses ordres très vite, la tête levée sous le grand chapeau bordé d'or. À gauche, les régiments inclinèrent. Comme la pluie cinglait, on galopa les yeux clos; des jets de boue frappèrent les chevaux et les casques. Les fers claquaient les flaques. Un premier feu de salve craqua; un autre. Héricourt repassait dans sa mémoire les instructions transmises. L'escadron du vicomte prendrait les devants. Le sien pousserait avec la compagnie Corbehem sur la gauche. L'élégiaque terminerait l'avalanche.