—Fataliste.
—Le fatalisme, c'est la philosophie du soldat… Qui prend la main?
Ils recommencèrent à jouer dans la grange qu'éclairait le triste jour entré par le porche ouvert. Au dehors les bataillons défilaient toujours, la nuque basse, le dos chargé. Beaucoup de soldats s'appuyaient sur des bâtons afin de glisser moins souvent dans la boue; et ils regardaient avec envie les officiers de dragons jetant des cartes sur les écus, ou se versant la bière d'un pot de grès bleu.
Avec les chefs d'escadrons, le colonel faisait une partie de bouillotte. Il aimait peu parler, en méfiance de son esprit rustique. Le maniement des cartes donnait des prétextes convenables au silence qu'il imposait volontiers, car la peur de la politique lui avait aussi fait découvrir cet ingénieux moyen de clore les bouches folles. Le vicomte perdait souvent. L'élégiaque avait de la veine. Le colonel jouait très bien. Bernard compensait les pertes en forçant les mises. Ce fut leur grosse occupation en dehors du service. Pendant ces heures-là, les bottes suspendues à des ficelles séchaient devant les feux de paille.
Mais le soin des chevaux accaparait presque toute la vie. On manquait de fers. Les caissons qui en contenaient n'arrivèrent pas, à cause des mauvais chemins. Il fallut en acheter dans les fermes et les rétrécir. Sous les hangars, la forge de campagne s'installait au premier moment de la halte. Monté sur quatre roues, le grand soufflet activait le feu, et bientôt les marteaux, maniés par de robustes Limousins, retentissaient sur l'enclume. Or l'humidité des étables abîma la corne des sabots. Ce fut une nouvelle maladie qui incommoda les animaux, dont la plupart étaient affligés d'écorchures à l'endroit de la selle. Autour des bêtes, chacun s'employait, instruit par la faconde du vétérinaire, un ancien herboriste. Pitouët s'adonnait à l'étude des cartes et y contraignit Marius, l'adjudant-major. Mais ceux-ci exceptés, tout le monde soignait les «jambes du régiment», comme disait le colonel. Au milieu de cette dure besogne, on apprit les héroïsmes de la division Dupont, postée sur la rive gauche du Danube. Ses deux régiments de cavalerie, trois d'infanterie et quelques pièces de canon avaient repoussé d'Harlach soixante mille Autrichiens, qui tâtaient la ligne d'investissement en l'espoir d'une retraite par la Bohême. L'extraordinaire attitude de ces régiments avait induit l'ennemi dans l'erreur de croire que la grande armée occupait en force le pays au nord d'Ulm. Au contraire, Ney, pour obéir à Murat, y avait installé sans appui, malgré son sentiment et celui de Lannes, la seule division Dupont. On sut vite tous les détails de l'altercation entre les deux maréchaux et comment des amis les avaient à grand peine empêchés de se battre. Napoléon, revenu d'Augsbourg, donnait tort à Murat, prescrivait de rétablir le pont détruit d'Elchingen pour enlever les hauteurs de la rive gauche, qui commandent les approches de la citadelle.
L'ordre de marche arriva le soir, au beau moment de la partie de bouillotte. Le colonel jura, formidable. Il venait d'envoyer les animaux malades à la remonte du corps, afin qu'on les échangeât contre quelques-uns de ceux pris aux chevau-légers de Latour. Ainsi la moitié d'un escadron au moins se trouvait sans montures.
—On laissera les sapeurs…, dit l'élégiaque.
—C'est ça. Il y a un fleuve à passer, Monsieur… Tu as du bons sens… Mon cœur! va… Sapristi… Si je me doutais qu'on passerait ce fichu fleuve… On devait se battre ici, sur l'Iller.
—Napoléon a changé d'avis.
—Dites que les Autrichiens changent d'avis,