À la clameur des fanfares, les trois colonnes s'ébranlèrent par la forêt germanique. Le tapis roux des herbes amortissait le pas. De partout arrivait le bruit des feuilles craquant sous la marche de cavalerie. Isolé, avec son trompette, dans une broussaille, Héricourt sentit l'armée entière autour de lui. Ne pouvait-il accomplir d'héroïques choses, revenir auprès de Malvina, qui le dédaignait prématurément, ainsi que le subtil Augustin.
L'imagination de leurs propos se gaussant de lui l'énerva. Il les voyait dire et se chérir. Il enviait son frère qui, peu à peu, dans sa haine contre les intrigants, prenait la place de Napoléon, devenu, lui, une force de la nature à laquelle il convient de se résigner sous peine de puérilité ridicule. Augustin suivait les mêmes voies sans porter l'empreinte géante d'un fatalisme. Qu'il épousât l'aventurière riche et plus âgée, afin d'accroître la fortune de la famille, sa part, qu'il vendît, sa jeunesse, sa prestance martiale au désir de cette femme, qu'il obtînt de vivre, aide de camp, au milieu des états-majors où l'intrigue aide et mène jusqu'aux grandeurs, tout cela semblait à Bernard l'imitation de manœuvres utilisées déjà par Buonaparté. Alors pourquoi se croire inférieur à ce frère? Pourquoi ne pas se contenter de l'honneur? Il souffrit de ne pouvoir franchement répondre. Quelques heures, il se promettait d'acquérir aussi les méthodes de l'intrigue. Mais il se heurtait à son ignorance évidente des moyens. En d'autres moments, il se raidissait contre la tentation de méfaire, et il pressentait une vie médiocre nantie d'un orgueil moral insuffisant pour ses appétits de gloire, de fortune. L'impuissance de se résoudre causait une rage. Il ne pouvait atterrir au triomphe que par l'héroïsme du devoir. D'ailleurs le plus fort régiment de l'arme était au service de ses intentions. Près de lui il ne trouvait que la suffisance de Pitouët, imbu de savoir géographique, la tristesse de l'élégiaque, le banditisme de Mercœur, le mépris du vicomte, les grossières timidités du colonel et la goinfrerie bruyante de Cavanon. Parmi les inférieurs, Marius était un étourneau, Cahujac, hâbleur, avait besoin de conseils, Nondain manquait trop d'initiative. Le cousin Gresloup n'aimait point de cœur le métier des armes. Il assistait aux spectacles de la guerre comme à une représentation d'opéra. Unique, le capitaine Corbehem, froid, sévère, courageux dans le péril, lui donnait de la confiance. Or, si rapide était la marche, et si nombreuses les minuties de l'art, que le major n'eut guère le loisir de montrer sa bienveillance à Corbehem, tandis qu'il molesta les autres officiers avec rudesse.
Dans la Haute Autriche ils allèrent, curieux des Alpes bleues aperçues par les heures lucides, quand les bois s'échancraient sur les horizons de la droite. On traversa des plaines heureuses. Maintes bandes d'oiseaux se levèrent des sillons. Les petites villes baignaient dans les boucles des rivières. Au son des chutes d'eau actionnant les roues des moulins, le régiment traversait de petites venelles propres, qui fleuraient comme le sucre, les épices et la farine fraîche. On ne rencontra point les Russes. De position en position, ils se retiraient. Au lieu de risquer le sort avec soixante mille hommes contre cent cinquante mille Français en victoire, mieux valait, pour Kutusov, rejoindre derrière Vienne soit l'armée de Pologne, soit l'archiduc Charles, si, laissant Masséna en Italie, ce prince heurtait le flanc de Napoléon par le Tyrol, la Carinthie, la Styrie, après avoir culbuté Marmont à la cime des Alpes, Bernadotte à mi-côte, Ney sur les contreforts. Ceux-ci couvraient, de trois corps, l'aile droite de Napoléon, soutenus en outre par l'armée d'Augereau, vainqueur à Bregenz, du général Jellachich vainement échappé d'Ulm.
Or il parut à Bernard que les ennemis, en rétrogradant toujours, emportaient avec eux, dans le mystère de leur marche, la gloire de son destin. Les atteindre eût été aussi toucher l'heure de triomphe qui l'eût exalté splendidement. Alors il eût pu dédaigner la fourberie de Malvina, les lamentations de Caroline, écraser la forfanterie d'Augustin, répondre aux accusations de sottise, de prodigalité, réjouir la charmante Aurélie par le bonheur certain d'Édouard et de Denise, récompenser la vertu soumise de sa femme par la magnificence de leur état.
Il chercha les Russes, avec toutes les forces de ses six cents chevaux, avec toute l'attention, la fougue et la ténacité de ses six cents hommes.
L'ennemi fuyait toujours.
On marcha. On contourna les monts. On passa les ruisseaux sur des ponts de bois. On poursuivit le Temps à travers les bois d'or et de cuivre, entre les sapins noirs de la forêt germanique.
À Ried, le soin de charger une arrière-garde échut au 1er régiment de chasseurs; à Lembach, le seul corps de Davout combattit. Le major s'excitait contre la nonchalance des éclaireurs. Cahujac exténuait en vain ses Gascons et ses chevaux. On ne capturait que des chariots vides ou des mules fourbues. Ils entrèrent dans Lintz sans avoir vu la capote grise d'un grenadier russe. Les enfants, à la porte de l'école, admirèrent les dragons réunis sous la colonne de la Trinité, vieux monument de victoire autrichienne contre les Turcs. Au bout des rues, l'escadron retrouva les eaux rapides du Danube. Le vicomte mit les sapeurs au travail de reconstruire les ponts détruits. Au loin, les rochers abrupts, chevelus de forêts, élevaient au ciel les ruines des châteaux. La cavalerie resta dans l'eau tout le jour. Puis on quitta la ville. La meute de Cahujac fut lancée. On ne rencontra point l'ennemi aux bords de la Traun. Bernard crut reconnaître, avec sa lunette, la chaise de Malvina, parcourant la rive gauche du Danube. Les colonnes profondes des grenadiers y attendaient le rétablissement des ponts. Le cours divisé du fleuve était plein d'îles plates et forestières. À demi-nus, les soldats du génie élevaient les madriers au-dessus du courant et tiraient, par grappes, les cordes des poulies.
Sur les rives de l'Ems, l'ennemi avait brûlé le pont. On en trouva seulement les restes, un soir, après avoir franchi les rues de la ville aux toits rouges groupés vers la cathédrale grise. Le major poussa les dragons dans l'eau afin de mesurer la profondeur; et ils commencèrent à se passer des planches, des poutrelles.
Héricourt revint en arrière pour hâter l'élégiaque s'attardant à dévorer des galettes chaudes dans une boulangerie minuscule, peinte en vert pomme. Au débouché de la rue, sur la berge, la corpulence du colonel et de son cheval pie cachait la perspective. Edme entraîna sa bête par la bride jusque dans un corridor où se bousculaient des laveuses en jupe rouge, et les bras nus.