Masqué de pâleur, l'élégiaque ramena l'escadron. De sa gorge le sang moussait à travers la toile d'un bandage, gouttait, descendait plus noir sur les revers de son habit. Les hommes parlaient précipitamment entre eux, se montraient les hussards russes et le tir ennemi, emmêlaient leurs brides, flattaient leurs chevaux atteints d'estafilades, étanchaient, sur le pelage, les résilles de sang. «As-tu vu, disaient-ils, comme ils tiennent, pitchoun!—C'est d'autres gars que les Autrichiens.—Et une belle poigne!—Ce pauvre Sorel!—Le grand Russe lui a fendu la tête jusqu'aux oreilles.—Encore un qui ne boira plus de vin gris.—Bah! faut bien mourir, un jour.—On leur a montré tout de même ce que c'est que des dragons français.—Regarde l'aigle. Elle brille.—J'aurais bien voulu que la payse me vît aplatir le mangeur de chandelles.—Pauvre Coco, mon bicot, il t'a écorché l'épaule, le pendard.—Patience! mon gris. L'artiste va te panser, mon chéri.» Arrêtés, ils s'empressèrent autour de leurs bêtes, les épongèrent. L'élégiaque fit signe qu'il ne pouvait plus parler. On apporta, pour lui, une civière, et on l'emmena du côté des voitures. Il partit, balancé par les quatre hommes comme un cadavre déjà, le poète d'amour.
Les moscovites n'interrompaient pas leur tir.
Et les étages de la forêt entière se couvrirent aussi de détonations, quand les chasseurs tentèrent de l'assaillir. Chaque sapin lâcha sa flamme. D'une seule voix roulante les arbres se défendirent et crachèrent la mort.
En vain les chasseurs, par pelotons, voltigeaient. La colère de la forêt les enfuma, les repoussa, en culbuta qui tombaient de leurs chevaux à genoux. On les vit trotter, hésitants, par les sentes, au flanc des talus. Une bise de fer les cingla, fit sauter les montures et chanceler les hommes, sans que l'ennemi parût hors la bordure des sapinaies.
Murat rejoignit. Il parcourut la ligne des dragons, vint au régiment de tête, s'arrêta… «Dragons de Hohenlinden!… Vous avez été dignes de votre histoire,» déclama-t-il. Mais, à cause de la fusillade, seuls quelques-uns l'entendirent, et parce que beaucoup aussi lavaient avec l'eau du bidon leurs égratignures ou celles des animaux. Arrivé devant le major et le colonel, Murat dit encore: «Je vous félicite… Vous commandez le meilleur régiment… C'est là le cheval turc du colonel Lyrisse?… Il n'a rien? Tant mieux… Car c'est une belle bête…, une belle bête, vous savez, major! Mes compliments…» Il s'éloigna en détournant la tête, comme au regret de ne pouvoir mieux apprécier les formes de l'animal.
Bernard réprima l'amertume de son sourire. Moins que le turc, il intéressait Murat, dont il assurait au moment même la victoire et le prestige.
Il ne répondit rien au colonel, qui frottait ses grosses mains gantées de peau, espérant: «Voilà une parole du prince, au moins, une parole aimable… Peut-être qu'on ne va plus avoir tout le temps l'état-major sur le dos, tu sais, Monsieur, hein?… Il a dit que le régiment était le meilleur!»
Mais alors les grenadiers d'Oudinot étendirent leurs avant-gardes sur la route. Augustin cria du haut de sa jument fine et blanche: «Bernard!… C'est nous qui enlevons la forêt. À ton tour de te reposer, mon frère…» Il remua sa jolie main et suivit la direction prise par les chasseurs, en appelant les bataillons de son bicorne agité. Vraiment il sembla commander le général de brigade qui obéit à ses gestes et répéta sa voix, tant que débouchèrent les colonnes. L'arme au bras, les soldats rigides redressaient leurs bonnets à tresses blanches. Ils cherchaient à voir. Leurs visages vieillirent en approchant des bois furieux qui tonnèrent plus. Juste devant les escadrons, la clairière élargie découvrait le cirque de collines forestières d'où bondissaient les feux.
Peu à peu les masses d'infanterie s'épaissirent, s'amplifièrent, se déployèrent entre les dragons et la cavalerie russe qui reculait. Murailles successives, elles cachèrent les shakos jaunes et les dolmans verts, les petits chevaux. Contre la futaie tonnante, les flots de grenadiers montèrent, par colonnes bleues hérissées de baïonnettes et velues de hautes coiffures.
Ce fut un combat entre les hommes et la forêt. Deux fois les hommes se ruèrent à la verte face des sapins dardant la mort. Deux fois leurs lignes se rompirent, s'émiettèrent, reculèrent et retombèrent dans la route. Là des chariots enlevèrent les blessés criant sur la paille rougie que piétinaient les chirurgiens, qui retroussaient leurs manches pour forer les chairs souffrantes.