Délégué par Murat, Cavanon assembla le régiment, aux dernières heures de la nuit. Près de lui, le chef d'escadron Pitouët, muni de ses paperasses, renseigna sur le terrain qu'on ne distinguait pas. Seulement une immense rumeur persistait, une rumeur aux mille yeux de feu, et dont les ombres se mouvaient d'un point à l'autre de l'horizon noir. On entendit les cortèges d'artillerie descendre du Pratzen vers les étangs dans un même roulement sourd, qui, parfois, s'arrêtait, et que couvraient parfois des clameurs brèves.

On se mit en selle. Cavanon prévint les officiers de leur devoir, leur rappela qu'ils couvraient la droite du corps Lannes, les divisions Suchet, Caffarelli, qu'ils suivaient les chasseurs de Kellermann, que les quatre mille cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty les appuyaient en arrière, que Soult, à leur droite, pousserait les bataillons contre le centre russe, qu'ils avaient à combattre l'aile droite ennemie, infanterie de Bagration, cavalerie du prince de Lichtenstein, que les soixante-quinze pièces établies sur la colline, renforceraient le mouvement.

Droit à cheval, le gant sur la cuisse à trèfle d'argent, il déclama ses instructions. L'on s'engageait dans la plaine. Les hommes firent silence. Les cuirs craquaient. Le régiment défila par des éminences de terrain, où le profil maigre de Pitouët apparut toujours, éclairé du falot tendu par un dragon devant les notes et les croquis. Il en expliquait au baron l'importance. On marcha une heure, puis les lignes s'arrêtèrent, se fixèrent dans la nuit; des falots avec des ombres équestres coururent. Le froid du matin donna l'onglée, et les hommes mirent pied à terre pour battre le sol de leurs semelles. Brusquement le canon tonna sur la droite; une seconde fois; et, dans un fond, la fusillade crépita, telle une friture que secoue la ménagère. Héricourt flaira l'air, tendit l'oreille. Il crut sa rage invincible. Il se trouvait alors entre son escadron et celui du vicomte disparu dans le collet du manteau. Mercœur dit aux hommes de l'élite: «Voilà le bal qui commence et la musique. On va s'étriller proprement, mes fistons. Coupeau, tu peux achever ton fromage. Il est permis de lâcher une agrafe… et de desserrer la boucle…» Les bonnets à poil se penchèrent. «Paraît que les chevaliers-gardes ont promis de balayer la cavalerie française. Ce sont des jolis cœurs pour les demoiselles des seigneurs russes.—Faudra voir à faire pleurer les dames de Saint-Pétersbourg!—On leur cassera le nez à ces muguets.—On leur étalera les tripes.—On leur retournera les poches.—Et leurs dames viendront après recoller les morceaux.—Bon, voilà l'orchestre qui grogne!—Silence dans les rangs!» L'orage de la bataille s'éployait vite à travers le matin. Edme tâchait de voir aux interstices de la futaie humaine. L'état-major de la division parcourait la route d'Olmütz, papillonnait autour de la voiture de campagne, où trois généraux, debout sur les banquettes, examinèrent, à travers les tubes articulés des lunettes, l'échiquier de la cavalerie répandue sur la plaine dans un soleil d'hiver, qui troua les brumes. Ils agitaient leurs mains gantées de daim; les estafettes partirent au galop vers les couleurs des fanions.

À gauche de la route, les schakos de la division Suchet formaient un long champ de plumets rouges, depuis les verts sapins des collines moraves jusque l'éminence aux batteries. Là, des retranchements étaient garnis par l'uniforme bleu de l'infanterie légère. Sur les talus, dans les ravins, le long des pentes, fourmillait une foule tumultueuse, active, bandée par les lumières des baïonnettes en ligne, et qui marchait derrière le trot des officiers montés, levant parfois l'épée pour les changements de direction qu'annoncèrent les clameurs répétées des ordres.

En arrière de la route, fort loin, un mur d'acier brillant était la masse des cuirassiers d'Hautpoul et de Nansouty, tandis qu'en avant, et à gauche, les sacs fauves, les buffleteries blanches, les hautes guêtres noires de la division Caffarelli s'éloignaient au rythme de huit mille pas foulant la terre meuble des emblavures. «On se croirait à une revue, dit Edme.»

Rien d'abord ne se révéla de l'ennemi que la propagation de la canonnade le long du Pratzen vert et gris, écorché de ravins où siégeaient de petits villages ternes à toits de chaume autour de leurs églises, dont les bulbes couverts d'ardoises étincelaient au soleil rose.

Et ce dura, de la sorte, longtemps. On avançait au pas des bêtes en ligne de bataille. Un large espace séparait Héricourt, Cavanon, le colonel, Pitouët, des chasseurs à cheval qui précédaient. Une de leurs colonnes en uniformes à galons blancs gardait aussi la droite.

—Par delà cette colonne, avertit Cavanon, attendent quatre-vingts escadrons russes et autrichiens sur deux lignes. Et, cette colonne dispersée, ils nous chargent!

—Oui, grogna Pitouët, on va produire du gâchis. Les chasseurs seront refoulés sur l'infanterie et la bousculeront.

—Pourquoi n'attaquons-nous pas, demandait le colonel. Quels lambins! Regarde-les donc: Messieurs les généraux qui font les grands bras sur leur calèche…