Seul des chefs d'escadrons, le vicomte, isolé, courait à droite de l'élite, en écartant ses longues jambes blanches.

On se rapprochait, les hommes pressèrent les chevaux. En dépit de l'ordre leur refusant le galop, les bêtes rivalisaient de vitesse, tiraient sur le mors. On discerna les figures autrichiennes, les hausse-cols des officiers, les efforts des animaux écumants, ceux d'un rouan grêle piqueté de gris qui amenait un homme mince à l'habit rouge, galonné aux manches, Bernard voyait tout, écoutait tout, anxieux du choc, joyeux de l'élan, fier de ce que, malgré ses intestins peureux, il allait accomplir. Rien ne l'empêcherait, ni la crainte d'Edme retenant son cheval, et perdant les rênes, ni l'épouvantable chute de la montagne toujours glissante avec ses multitudes militaires qui semblaient entraîner dans leurs cours les incendies des villages, et les bouquets de bois nus, ou de verts sapins. Il lutterait contre la terre, il taillerait la colline, il escaladerait la hauteur, il enlèverait ses statues jusque l'horizon pâle, à travers les fumées opaques et les foudres partout crachées.

À cent pas devant, posé sur les obstacles, Marius, de la main, indiquait la direction aux guides, cependant que Pitouët, en selle comme sur un fauteuil de bureau, vérifiait encore la similitude du terrain et de la carte épinglée à ses fontes.

Il y avait sur l'arène du labour plusieurs mottes herbues. Héricourt avisa l'une. Là se heurteraient les deux forces. Là commencerait l'action de gloire qui le rendrait admirable pour Malvina, Augustin, Virginie et ses sœurs, pour le Rival lui-même. Il se prévit généreux et pardonnant leurs sarcasmes. Là commencerait le carnage du destin adversaire, du destin tout à coup personnifié dans ces géants aux montures rousses et blanches.

Il galopait, entre la compagnie d'élite et la compagnie Corbehem, à vingt bonds du général au panache, et de son fort alezan. «L'atteindre! pensa Bernard, le saisir, le ramener captif.» Il éperonna son turc. Dix officiers entouraient le chef qui gesticula, pour des signes à son aile gauche en retard. Bernard compta près de lui Edme et Corbehem, le maréchal des logis Tréheuc, deux soldats gascons… Il leur montra le groupe. Ils rendirent la bride, galopèrent en un tourbillon, les lames hautes. Edme ferma les yeux, lâcha son cheval… Avide, Bernard ne distingua plus le péril qu'entre leurs casques, leurs épaulettes, les crinières flottantes des bêtes, jusqu'à ce que, clameurs et fracas sabordant, on fut contraint d'éviter les mufles de chevaux qui se précipitaient avec les hauts corps blancs des cavaliers autrichiens. Vers les bicornes de l'état-major ennemi, Bernard, habile, poussa le turc de telle sorte que ses hommes, Edme et Corbehem, séparèrent de sa ligne le chef. En même temps, le major ahuri reçut à gauche la claque d'un pistolet qui lui asséna un coup dans la buffleterie de la giberne, mais, à droite, ironique, il donna du fer dans le bras d'un vieillard peureux qui le menaçait. Puis l'avalanche autrichienne déborda. Chevaux fous, hommes dressés et sabrant, feux de pistolets; Bernard n'en bouscula pas moins, avec Corbehem, le général qui chancelait, et pointa sa lame contre le panache. L'adversaire se détourna, enfouit la fine épée au poitrail du turc, avant de s'écrouler sur le vigoureux alezan abattu par le pistolet de Tréheuc. Le turc rua, sauta, hissa Bernard, stupide, dans les airs par-dessus la plaine de casques, d'épaulettes, d'échines métalliques, de crinières secouées; l'immergea, désespéré, dans la multitude éparse des chevaux autrichiens, où il dut, rageur, parer de la garde les coups qui grêlèrent sur son casque, qui bâtonnèrent ses épaules, qui tranchèrent sa peau douloureuse. Les bouches vociféraient, les mains abattaient les armes, retenaient les brides, les bottes froissaient sa botte. En ruant, le turc élargit le cercle des agresseurs; il s'envola de nouveau avec Bernard étouffé, par-dessus la plaine des casques et des épaules, ensuite retomba, fendit le dernier rang, renversa un cheval sur l'épouvante de l'autrichien écrasé; gagna le large d'un espace. Des hussards isolés tournèrent bride à la vue du major.

Il s'en étonna. Sa terreur ne savait plus rien. Était-il vaincu, victorieux, blessé à mort, ou simplement contusionné?… Sûr de périr, il regarda difficilement en arrière. À sa piste, un groupe de crinières françaises, de plastrons cramoisis, de manches vertes et de sabres relevés, abattus, traversait les habits blancs, refoulait leur effort, leurs cris, bousculait leurs gros chevaux. Le turc s'arrêta, trembla sur les jambes; ses flancs lançaient. Une mare rouge s'étalait qu'un jet de sang augmenta. Certain que la bête se résignerait à la chute, Héricourt voulut descendre; une douleur atroce dans l'épaule l'empêcha d'appuyer sa main au pommeau de selle. L'animal chancela plus; le major vida les étriers et suivit l'inclinaison lente de la bête, qui se coucha contre terre sur la flaque, souffla de ses naseaux crispés. Debout, Bernard ne put bouger; tout son corps lui fit mal. Le chaud liquide, du sang coulait dans ses manches, au long des coudes; et il se vit en loques. Son casque enfoncé par mille coups écrasait les sourcils, cerclait la tête d'une souffrance aiguë. Une épaulette pendait sur la poitrine. La dragonne du sabre enlaçait le poing engourdi, insensible, inerte. Rapidement il connut le piteux état de sa personne. De la main gauche il parvint d'abord à desserrer vite la dragonne et récupéra l'usage de son bras. Alors la peur s'évanouit; il se retourna complètement. Seul, à cinq cents pas de la bataille! De toutes parts, la cavalerie trottait parmi les nuages de poudre que le vent apporta du plateau. «Que faire?» Si terrible était la canonnade qu'il s'entendit mal penser. Sans monture, il ne pouvait revenir au combat. Il allait être prisonnier. Dix uhlans venaient à lui, de loin, au grand trot. Il se pencha. Ses reins furent coupés par la douleur; cependant il arracha les pistolets des fontes… puis jugea bon de feindre la mort pour ne pas être pris, et s'assit en hurlant, s'étendit contre la terre qui sentait l'eau, la fraîcheur; attendit, contracté. Les uhlans passèrent bavards, inattentifs à la ruse du major… Ce ne les surprit point, ce corps français, dans leurs lignes. Les traînards regardaient ailleurs, sans doute, où tourbillonnait la bataille. Héricourt se rassura. S'il pouvait ne pas être captif, ne pas rester le personnage que moquaient les sœurs, sa femme, Augustin, que punissait le Rival! Le turc remua les jambes, dressa la tête, implora son maître: «Selim!» L'animal parut comprendre et tenta un mouvement. Le major saisit la bride, tira. Le cheval racla la terre de ses sabots, se mit enfin sur les genoux, et retomba. Il saignait moins au poitrail crevé par l'arme du général autrichien. Son maître façonna machinalement une boule de terre qui boucha le trou. Le blessé hennit humainement.

«J'ai perdu mon cheval, se dit Bernard, et toutes les chances de triompher…» Bien que peu de minutes se fussent succédé, il lui parut qu'il gisait là depuis des heures. D'autres cavaleries s'écroulaient de la montagne. Toutes dérivaient sur la droite française contenue par les bords d'un petit ravin qui l'isolait de leur action. «Comment ne suis-je pas encore prisonnier? Les Autrichiens m'ont vu tomber. Ils me croient tué et me laissent pour combattre.» Les croupes des chevaux se bousculaient toujours, plus loin de lui encore, à sept ou huit cents pas. Plusieurs hommes sortirent de la mêlée en boitant, en tenant leurs têtes nues. Quelques-uns tombaient assis… D'autres le regardèrent sans approcher. Chacun songeait à soi; et l'aspect de son uniforme en loques, de son cheval en agonie, ne tentait pas les convoitises. On le ramasserait plus tard avec les autres, l'engagement fini.

Aussi bien il estima que les Autrichiens ne l'emportaient point facilement. Le nombre des éclopés quittant la bagarre augmenta. Des remous se produisirent dans la foule d'habits blancs et de chevaux gris. Sur un point elle se boursoufla. Un homme s'en fut au galop de sa bête ruisselante de sang depuis le garrot jusqu'au paturon. Un second le suivit, qui détachait son casque d'une main en trottant et le jeta, pour essuyer la blessure de sa face coupée. Ensuite deux, trois, dix s'échappèrent, qui s'accrochaient à l'arçon. Puis d'autres tournèrent bride plus près, arrivèrent. Bernard les haït. Haletant, il se retrancha derrière le cheval et reprit les pistolets. Ils ne le remarquèrent point. Le troupeau s'affolait. Maintes faces blêmes, grimaçantes, se criaient de fuir. Un gros capitaine levait les bras en l'air pour les convaincre; il galopa, les rattrapa, les frappa de son fouet à tort et à travers… Deux accoururent vers le major, qui les redouta. Leurs sabres pendaient aux dragonnes. Il importait qu'il ne manquât point les chevaux. Haineux et cruel, il visa. Mais, quand ceux-ci l'eurent aperçu, ils l'évitèrent, en brochant à coups d'éperons leurs bêtes. Presqu'aussitôt, pêle-mêle dans une nouvelle cohue d'habits blancs, les bonnets à poil de la compagnie d'élite apparurent, avec des sabres rouges et des faces bestiales, à la poursuite du même général panaché, de ses officiers en bicornes. Ce groupe prit à droite pour joindre ceux de ses escadrons qui tenaient toujours. Sans voir le major, le noble autrichien piqua des deux un cheval enfourché au hasard, une bête blanche de trompette. Bernard s'agenouilla derrière le turc qui mourait. L'âme pleine de joie craintive, déjà glorieuse, il lâcha ses deux coups de pistolet au flanc du coursier ennemi: «Toi, je t'aurai!» De fait, homme et bête culbutèrent. Entraîné par l'élan, l'essaim d'officiers les dépassa, suivi par Mercœur et ses hommes aux bouches crispées de convoitises féroces. Ivre de triomphe, Héricourt marcha vers le général, empêtré dans les étrivières, une jambe prise sous la masse écumeuse de sa monture. «Votre épée, Monsieur… je suis le major de ce régiment.—Ia, ia…, Herr Major… ma jambe casse; je vous prie… Ich bitte, Herr Major…» Mieux que cette parole allemande et française, le geste indiqua son désir d'être tiré de la mauvaise position, et l'aise presque souriante aussi de n'être pas tué; car le sabre de Mercœur hachait les épaules et la tête d'un officier effrangées de sang; les doigts de la main levée pour garantir sautèrent amputés, tombèrent encore gantés de blanc noirci aux phalanges supérieures. Il y eut à terre quatre petits boudins de peau sanguinolente, et en l'air une paume où jaillissaient de minces gerbes rouges. La canonnade ne laissa point entendre ce que hurla cette figure furieuse.

De toutes parts, les dragons franchissaient la ligne Austro-Russe. Plusieurs cosaques mêlés à la charge, des hussards à schakos jaunes galopaient éperdument, harcelés par Cahujac et ses Gascons, par les Alsaciens, qui entraînaient des chevaux de prise, à leur troussequin. Le cimeterre bleu de Cavanon, son haut schako écarlate luisirent. Du général ennemi, qui avait défait son bicorne, et dégageait sa jambe, en rampant, Héricourt ne s'occupa guère. Il s'enthousiasmait, radieux, en admirant le vicomte, seul, et le menton haut, férir les épaules blanches, s'entourer sans cesse de l'éclair de son arme envolée. En allemand, Ulbach criait aux Autrichiens de ne plus frapper, qu'on les épargnerait aussitôt. Mais la colère enivrait les hommes. En vain la voix du colonel commanda le ralliement des pelotons. La rage exaspéra le rictus des faces, la violence des bras, la crispation des jambes aux flancs éperonnés des chevaux. L'habit déchiré depuis la nuque jusque le ceinturon, Edme bondit, sur un cheval peint de sang. Le major appela et se fit reconnaître. Le jeune homme accourut, arrêta sa bête, qui tremblait: «Ah! Bernard! Bernard!… Sont-ils f…, hein?… J'en ai jeté deux à bas de cheval…—Tu n'es pas blessé?… Sonne au ralliement, sapristi! Que le régiment marche à droite, et leur aile sera prise entre les deux brigades… Sonne donc!…» Edme emboucha le cuivre, ayant fait volte-face, et beugla de toutes ses forces. Alors, dans la cohue des centaures, les visages se retournèrent. Mille figures terreuses les regardèrent de leurs yeux vitreux ou enflammés. Bernard comprit qu'on s'étonnait admirativement de le reconnaître. Il se contempla, lui, ses loques d'uniforme, son épaulette pendante, sa culotte tachée de rouge, ses mains toutes poisseuses du sang des bras, lui, entre les deux masses des chevaux morts, lui, ayant à ses pieds le général autrichien qui gémissait, rampait, traînait ses croix, ses aiguillettes et ses plaques contre la terre gelée, qui se lamentait de toute sa tête grise, tandis qu'à la droite les cavaleries blanches en déroute regagnaient l'abri du ravin, par un immense galop circulaire retentissant avec la ferraille de six mille sabres.

En effet à gauche, derrière les pelotons de sapeurs, l'escadron Pitouët trottait en ligne, pour réponse à l'appel du trompette, et dessina le mouvement qui eût coupé la retraite aux cuirassiers.