—Qui sait? L'histoire commentera.
—Non, ce ne peut être un crime de risquer sa vie pour l'honneur du drapeau et la victoire d'un grand peuple!
Ce fut l'entrée soudaine d'Augustin qui se jetait aux bras de son frère. Il annonçait l'armistice, la paix certaine, bien que les archiducs parvinssent à Presbourg avec leurs armées d'Italie. Il délirait de triomphe. L'empereur lui donnait la croix.
Les brevets des nouveaux grades arrivèrent le même jour. Or, le lendemain, comme on revenait de la parade où le colonel Héricourt avait été reconnu par l'acclamation des cavaliers, une chaise de poste déboucha du parc, puis une berline verte, et un carrosse. Une main de femme, un visage dans une capote de velours vert, un réticule au bout d'un poignet en mitaine, parurent à la portière de la chaise. «Aurélie!» devina Bernard. Il descendit précipitamment les marches du perron. Déjà le postillon arrêtait l'attelage; et, contre lui, s'épanchait le sanglot de sa femme toute chaude, qui l'étreignit, pleura, tandis que Malvina, quittant la berline, offrait ses doigts aux lèvres d'Augustin…
—Mon héros! mon héros! répétait l'épouse en joie…
Derrière Praxi-Blassans, Aurélie sauta du carrosse. Par-dessus l'épaule de Virginie, Bernard vit la sœur retenir l'élan de son mari, puis chanceler, parce que leurs regards fraternels s'échangèrent. Le sang bondit au cœur du colonel. En même temps, il aperçut Malvina tout occupée de lui. Augustin la renseignait sur les exploits d'Austerlitz. Imaginant tenir l'une et l'autre, Bernard étouffait sa femme contre sa poitrine. Elle murmura: «Tes blessures ne te font pas mal!… Ah! si tu savais!… j'étais avec toi… je pensais: à cette heure il souffre peut-être, seul dans un fossé d'Autriche. C'est un coup de sabre, là?… Mon Dieu!… Tu les as vaincus, toi, toi… Je t'adore, je t'adore!» Elle chuchotait cela dans l'oreille embrassée. Elle ferma les yeux. La lourde gorge s'écrasait sur le plastron militaire. Ses jambes se mêlaient aux jambes qu'elle frôla doucement de son ventre. «Mon frère!… riait Aurélie, dans ses larmes… Edouard et Denise… comme ils t'aiment!» Au nom de leurs enfants, il le sut, elle affirmait son propre amour. Bernard saisit la tête de Virginie dans ses mains. Ses lèvres aspirèrent la bouche conjugale, sans qu'il abandonnât du regard le visage d'Aurélie. De tout le corps, la sœur frémit comme si le baiser l'eût atteinte elle-même, qui souriait voluptueusement. Ses fines paupières battirent. Certes Malvina devinait cette possession des âmes incestueuses. Grave et douce, elle soutenait la taille de son amie, elle épiait les apparences; et ce fut de ce visage malin que le colonel apprit la forte passion dont souffrait Mme de Praxi-Blassans. Il s'enorgueillit. Il aima de toute sa gloire les trois femmes complices pour le chérir. Les paroles n'eussent pu mieux le convaincre que les clartés et les ombres des visages émus.
Au défaut de son attention prise ailleurs, l'oreille de Bernard entendit les louanges bruyantes du beau-frère, qui invita tout de suite Augustin à le conduire devant les flammes d'une cheminée. Pendant qu'ils gravissaient l'étage, Virginie déclara son voyage et la nouvelle richesse de la famille. Voici que, succédant à M. Vanlerberghe ruiné avec les Négociants Réunis, la compagnie des Moulins-Héricourt assumait tous les achats de farines militaires dans l'Artois et les Flandres. Caroline envoyait de l'or! Les trois femmes suivirent le colonel. Loin des importuns, elles prolongèrent un silence où s'expliquaient leurs âmes. «Chacun des baisers, sembla dire Aurélie, que ta lèvre donne à ta femme, Bernard, je le reçois sur ma bouche; et tout frissonne de moi. Ne sais-je pas que tu me les adresses de tout le cœur, homme généreux et sensible. Va, presse sur ta noble poitrine la tendre Virginie. Jadis elle te portait déjà mon amour lorsqu'elle détourna de ton front l'arme apprêtée par le désespoir. C'était moi qui voyageais alors dans sa forme pour me jeter avec elle entre tes bras. Ne te l'avouai-je point, certain jour d'automne, sur un banc du parc lorrain, lorsqu'Edouard tressaillait en mon ventre? Edouard, Edouard a les yeux clairs et les cils sombres de celle que tu eusses passionnément chérie, si les hasards des combats ne t'avaient emporté loin de cette petite Bavaroise, après Mœsskirch!… Vois comme l'ardente Malvina comprend la beauté de ce qui nous émeut. Heureux Edouard, heureuse Denise qui réaliserez, quelque jour, l'immense désir de nos esprits, de nos cœurs et de notre seule chair engendrée d'un père admirable. Oui, oui, couvre de baisers la charmante épouse aux paupières closes. Moi, moi, je vis dans son beau corps pour te sentir palpiter de gloire, héros, mon frère!… Et nous restons purs!»
Certes elle disait cela. Toute la mélancolie du sourire l'affirmait, cependant qu'elle mourait de pâleur en ses lourds vêtements bleus, qu'elle penchait sur l'épaule de Malvina une figure délicieuse et pâmée. Elles s'assirent dans la chambre du colonel.
Par l'éclat des yeux clairs sous les cils sombres, Virginie admirait son époux héroïque, riche et vainqueur: «Oh! Bernard, parut-elle murmurer, tu portes avec toi la mort triomphante, et, dans ton étreinte, je pleure de reconnaissance, parce que tu te prépares à semer en mon sein la vie qui triomphera de même. O toi, mystère de l'homme, double visage du dieu qui tue et qui engendre tour à tour, comme la nature même; toi, Bernard, accueille dans ta bouche le frisson de mes lèvres. Broie mes os dans ta force. Terrasse mon corps ainsi que tu terrassais naguère l'orgueil de l'ennemi. Que je sois ensemble ton amante et ta victime, celle qui pantèle, en sanglotant, celle qui peut ignorer si elle crie de douleur ou de jouissance! Oui! Saisis ma gorge dure, pétris mes seins de tes doigts guerriers, cherche-moi sous ma chair, trouve-moi, trouve-moi, sous mes vêtements vains et sous ma chair éperdue. Voici la chaleur féconde de mon ventre pour exalter ta force! ta force! ta force, celle qui vient de coucher les cadavres des races depuis l'occident jusqu'à l'orient de la forêt germanique! Ta force, celle qui remplit avec l'or des dépouilles les coffres de notre maison! Ta force, celle qui crie victoire, avec la joie de cent mille soldats! Ta force qui va procréer en moi une descendance humaine, vigoureuse, et puissante par la richesse, par des cœurs robustes! Va, étouffe mon souffle; écrase ma poitrine contre les aiguillettes de ton uniforme où je flaire l'odeur du meurtre. Tiens, prends, prends ma bouche encore, ma bouche qui mâche le sang de tes lèvres, pareil, n'est-ce pas, au sang répandu? Ma robe te gêne. Tes vêtements retardent notre fièvre. Pourquoi ces vêtements entre nos désirs? Pourquoi la chair et les os, entre nous? Oh! viens, viens, cher époux! Viens jusqu'à ta couche. Ne tarde plus. Qu'importent elle et l'autre? Aurélie aime notre amour. Nous t'avons aimé tant là-bas, dans le verger d'Arras, et dans le salon de Paris, sous la douce lueur des lampes, et dans la chaise de poste qui, courant les routes d'Autriche, devançait l'élan du large fleuve, qui laissait les villes et les forêts derrière le bruit des roues. Nous avons tant conté notre amour à Malvina dans le palais de Vienne; et nous avons tremblé si fort avant Brünn, lorsque nos voitures croisaient les chars pleins de blessés, ces longs troupeaux de soldats russes paissant les racines des champs, sous l'œil noble de tes cavaliers, mon Bernard! Viens, hâte-toi. Défais ce bouton. Ote l'agrafe. Romps le cordon, pour que mon sein libre jaillisse jusque ta lèvre penchée. Aurélie, goûte le bonheur de notre bonheur… Voici la couche, et je t'aime.»
Bernard eût résisté aux gestes, aux soupirs. Mais ne lui disaient-elles pas ensemble qu'elles voulaient cela, le spectacle de son corps terrassant un corps amoureux. «Superbes époux, conseillait Malvina, ne contenez plus vos feux. Unissez-vous, comme y invite la nature. Laissez nos yeux et nos cœurs trembler de votre joie. Que nos échines frémissent du même désir assouvi par vos transports. Abandonnez-vous, chère Aurélie, à mon bras. Je soutiendrai votre taille. Déjà mes baisers rafraîchissent votre front brûlant. Ecoutons ces soupirs de volupté. Qui pourrait se défendre d'une émotion si aimable! Qui résisterait à tant de beautés qui se dévoilent…»