La petite ville alsacienne retentissait de bruits militaires. Le long des rues étroites aux piliers de bois, les dragons menèrent jusque le Rhin les files de chevaux nus, pour l'ébahissement des filles blondes et ventrues adossées contre les minuscules boutiques. Le vin blanc moussait dans les chopes offertes par les mains fraternelles de hauts capitaines en habit vert plastronné de rouge, en culotte de peau jaune, en bottes à l'écuyère. Les crins des casques flottaient sur les bandoulières des gibernes. Aux bouches luisaient les rires. Les éperons et les sabres s'embarrassaient dans les barreaux des sièges. Floréal parait de corolles neuves les arbustes des jardins. Le soleil étincelait contre les ailes des pigeons qui picoraient entre les chariots d'avoine. Au faîte des cheminées, les cigognes veillaient sur une patte, en claquant du bec. Il défilait par les rues d'innombrables jeunes soldats fiers de leurs guêtres noires et de leurs bonnets à glands jaunes devant la joie des commères qui remplissaient à la fontaine leurs seaux de bois. Les enclumes des maréchaleries sonnaient de cent coups frappés en plein fer incandescent. Aux fenêtres, des lieutenants s'accoudaient, liseurs d'ouvrages tactiques. En bas, les plantons de l'état-major circulaient avec les registres de la division. Un tumulte de fête dans la lumière du renouveau.
Plumets rouges de l'artillerie montée, colbacks de hussards à galons écarlates, tresses blanches des bonnets à poil, graines secouées des épaulettes, ors des galons sur les manches, cuivrures des baudriers jaunes, tout cela s'agitait parmi les groupes de camarades se retrouvant à la réunion des brigades, la veille du grand effort. Héricourt s'amusait des conscrits imberbes et piqués de rousseurs, de mufles tannés par tous les soleils sous les moustaches des vieux soldats, des profils goguenards, des clins d'œil malins, des trognes rubicondes entre les cadenettes, de la cohue d'ivrognes en liesse se serrant les mains, riant aux Alsaciennes, échangeant des jurons, trinquant partout, au fond des cabarets ombreux, et sur les disques des tonneaux installés au seuil des auberges. «—Oh! les Picards!… Par ici, les Picards.—Te voilà, Ange…—Eusèbe! Et ton frère, mon joufflu?—T'as laissé Catherine?—Un coup de vin, camarade.—Tu sais, Pied-de-Mouton est ici.—Bah!—Oui, mon gars, au régiment léger.—Va jusqu'au camp des dragons, tu souhaiteras le bonjour au cousin Elie.—Bagasse, mon gros, tu veux donc aussi enfiler l'Autrichien.—Té, mon bon, chacun sa part de gloire, hé!—Toi, j'ai vu ta tête au café de la Comédie, à Tours.—Quant à ça, tu ne te trompes point, mon pays.—Sifflons une pinte de petit suret.—À la santé des Tourangeaux!—Pourquoi que t'as quitté la boutique?—Le père était dur. Et puis, pas d'ouvrage. Tous les ateliers ferment rapport aux émigrés qui sont encore loin et qui ne font plus marcher la vente.—C'est comme chez nous, Rayonne!—Et Clairette?—Ne m'en parle pas, homme dur. L'insensible a fui avec un rival odieux. Je viens chercher dans une mort glorieuse la fin de mes maux.—Parbleu, fusilier, regarde plutôt le corsage engraissé de cette belle servante; j'y plongerai bien deux doigts!—Oui, ma belle!—Et des reins!—Du tabac?—Imagine-toi que mon libelle, le Vieux Jacobin, s'est vendu tout juste à six exemplaires. Alors je me suis dit: «Pitouët, la foule ne comprendra jamais ton génie politique, mon garçon.» Les créanciers cassaient ma sonnette. Les chiens levaient la patte sur mes bas. Un coup de vent retourna mon parapluie au coin de la rue Vivienne. «Buonaparté étouffe la liberté,» cria dans mes oreilles un sans-culotte qui revenait de Saint-Cloud. Sans logis, muni pour toute fortune de manuscrits qui crevaient les poches de mon habit déteint, je me rappelais la mort de Sénèque. Justement j'avise un gaillard magnifique, gras, rose, doré sur toutes les coutures, et traînant le sabre. La voix intérieure me crie: «Pitouët, tu n'as plus de parapluie; et l'averse dégouline aux cornes de ton chapeau. Deviens général de la République indivisible…» Le gaillard n'était que fourrier aux dragons. Je l'aborde, lui conte mon cas: Deux heures plus tard, je mangeais à la caserne… Paix!… Mon lieutenant!»
Héricourt répondit au salut militaire. Ce soldat appartenait à son peloton. Il se promit de lui paraître favorable; la bonne humeur parisienne l'égayait. Il reconnaissait partout des figures aperçues dans les cafés, aux galeries du Palais-Royal. Déçus dans leurs espérances de fortune publique, traqués par la police, congédiés par les administrations, chassés des bureaux, les jacobins faméliques,—folliculaires, commis, garçons de boutique,—affluaient, depuis Brumaire, aux camps. Les grandes villes dégorgeaient leurs éléments d'énergie, leurs forces révolutionnaires désormais sans emploi. La vie intense de la nation envahissait les brigades, se mêlait aux vieux soldats de l'an II, enrôlés pour les mêmes raisons. Désespérés, sceptiques et passionnés s'engageaient joyeusement dans la chance du combat, avides encore de porter au bout de leurs armes l'idée de l'émancipation humaine et de proclamer au monde, par la voix du canon, les droits de l'homme.
L'artillerie bousculait ce tumulte de foule. Les prolonges, les fourgons, les pièces attelées traversaient la ville au trot des chevaux disparates obtenus de la réquisition. Cela dérangeait les soldats stupides devant les chevaliers de pierre enclavés entre les fenêtres à culs-de-bouteille, sous leurs devises d'armoiries gothiques.
Les caisses des tambours luisaient au pied des faisceaux, sur les places. Toutes les provinces des Gaules fraternisaient par vingt accents divers au détour des ruelles, au hasard des rencontres, dans les couplets des chansons picardes, bretonnes et provençales.
Un galoubet et un biniou se répondirent de fenêtre à fenêtre. Des haleines sentaient l'ail. Au centre d'un groupe d'infanterie, deux voltigeurs auvergnats dansèrent la bourrée, poussant du talon le pavé pointu de la place. Leurs bras en l'air effleuraient les rouges plumets des bicornes. Des grenadiers basques tiraient hors du sac des espadrilles afin de délasser leurs chevilles saigneuses. L'odeur de bouillabaisse émanait d'une marmite alsacienne. Dans le faubourg, les feuillages masquaient les enseignes arborant des sentences au-dessus des buveurs en uniformes déboutonnés.
Héricourt aborda plusieurs officiers de son régiment. Selon les nouvelles récentes, le général Kray massait les troupes autrichiennes sur la rive droite, et l'on aurait à faire feu, l'eau franchie. Devant eux passèrent des forges de campagne, des fourgons pleins de fers à cheval, de clous pour les besoins de leur brigade. Soudain il reconnut sur les chariots de réquisition la marque H signant les sacs de farine blutée aux moulins de son père. À travers les provinces, les richesses du Nord arrivaient. Toute la terre de la patrie affluait à la suite de ses enfants par-delà les frontières. Il espéra que l'un des conducteurs apportait une lettre à son adresse. Mais, coiffés du bonnet de fourrure, tous parlaient le patois de Strasbourg; ils y avaient reçu le chargement parvenu jusque la capitale d'Alsace au moyen d'autres convois. Les lourds quadriges se succédèrent dans la direction de Bâle. On y transférait les magasins. La lettre H encore marquait le cuir des selles, les paquets d'étrivières, de brides, les collections de havresacs, le poil au dehors, qui comblaient de hautes charrettes.
Caroline avait-elle compté ces livraisons? Combien de fois le père aveugle avait-il pesé dans son trébuchet l'or dû au salaire des tanneurs.
Musarder ainsi. Tous les spectacles attiraient son attention frivole. Un caractère ne devait-il pas concentrer ses forces en vue de la seule énergie? Il se contraignit à fermer les yeux, car la file des attelages ne discontinuait pas, bouchant la route. Malgré l'effort mental, il distinguait le passage des tombereaux aux roues tonitruantes, des haquets stridents, des charrettes à foin écrasant les cailloux d'une pression lente. Et tout s'arrêta, se fixa. Il rouvrit les yeux, voulut comprendre la cause du stationnement, et remonta la longueur du convoi pour assurer le service d'ordre. À l'arrière-train d'une charrette encroûtée de boue sèche, un pauvre adolescent dormait. Le soleil, la poussière avaient noirci la tempe et une joue visible entre les bras en oreiller. Sa tignasse pleine de brins de paille retombait jusque sur le jabot sali d'une chemise presque élégante; mais la carmagnole de bure et le pantalon de canevas indiquaient la misère du vagabond. «On dirait les chaussures d'Augustin,» remarqua Bernard. Il continua sa route, pressé de découvrir le maréchal des logis responsable. Le prompt écoulement des charrois lui incombait, c'était son début dans les fonctions du service en campagne, cette surveillance de l'arrivage. Il craignit le retard. Le chemin devait être libre de voitures avant minuit, s'ouvrir aux colonnes profondes de la réserve qui déboucheraient par là et franchiraient le Rhin, à l'aube, sur le pont de bateaux jeté en aval.
Le soin de son devoir le retint à cette occasion près d'une heure. Quand il rejoignit le cantonnement, le cavalier d'ordonnance lui remit un bout de papier où il lut: Augustin. Comment! son frère était là! Il crut aussitôt à la mort du père, à l'incendie des moulins, se rappela le vagabond endormi derrière la charrette, et le vit tout à coup: