Qui envoyer? les plus lestes!…
—Cahujac! Les Gascons!…
Héricourt expliqua son dessein. Le petit homme au teint brûlé, à l'haleine forte, devança la fin du discours et l'acheva. Son bras vif enserra dans un geste les maisons, la promenade, la rivière et les montagnes.
—Si tu rencontres l'ennemi, brigadier, recommanda Bernard.
—Je l'enfonce, té!
—Si tu peux.
—Bagasse! si je peux? Si je veux! Pour mon escouade! Dragons, à gauche!
En file… Au trot… Maarche!… Oui, mon lieutenant. Compris. Compris.
Les cinq drôles s'éloignèrent vite, et ne voulurent entendre davantage. Déjà ils décrochaient de la bandoulière leurs mousquetons, et mettaient la main aux yeux, méprisaient d'imperceptibles adversaires. Bernard les suivit de toute son attention. C'était son premier acte d'officier, la reconnaissance de cette ville où l'infanterie de la division comptait rafraîchir. Il importait qu'il nettoyât les abords et que son escadron la couvrît. Son régiment devait aussi parvenir derrière lui, afin de garnir la crête ouest de ce vallon où afflueraient bientôt les fantassins. Depuis vingt-quatre heures, on entendait par moments des feux de file découdre l'air. Pour passer l'Alb, il avait fallu tirer le canon. Sans la voir il sentit que l'armée entière, se concentrant par les vallées des ruisseaux, les routes, les versants, les pentes, les flancs des forêts, allait au nord-est, vers les lignes d'Engen à Stockach, défenses naturelles qui fermaient le bassin du Danube. Certes des colonnes s'allongeaient sous les bois, débouchaient des villages entrevus à l'horizon du sud. Bernard traînait aux sabots de son cheval la Nation en marche. Il se devina le pivot de l'aile gauche enveloppante qui rabattrait sur le centre de Lecourbe, les Impériaux, attaqués de front par Moreau. Régiments à l'assaut, escadrons à la charge, batteries accourues, forces réelles, ses idées s'agitèrent, tandis qu'elles imaginaient, à défaut du regard impuissant, les actes des Gascons disparus au coin du bois de hêtres.
Là, Cahujac évitait les souches abattues. Des excréments humains, des traces de feu, des épluchures, des semelles arrachées lui prouvèrent le récent abandon d'un campement. Il fallait que les troupes autrichiennes fussent nombreuses pour s'être cantonnées ainsi hors la ville. Il avertit les Gascons qui modérèrent l'allure de leurs bêtes et se concertèrent. Ils n'admirent point les précautions du brigadier.
Leurs yeux actifs s'excitaient, leurs paroles rivalisaient de bravoure. Mais ils finirent par se reprocher des faiblesses anciennes, afin d'insulter aux avis de la prudence: «Sais-tu si on ne nous guette pas, dans le bois?—D'abord Gouvion Saint-Cyr descend vers nous du Nord.—Oui, le lieutenant a des ordres pour toucher sa droite.—Ces brigands-là seuls nous séparent de lui.—Brigadier, laisse-nous entrer là-dessous, à deux, pour voir.—Et si on nous déborde?—Faut pas avoir peur.—Le peloton nous soutient!—Toi, mon bon, reste ici, pour communiquer.—Alors quoi, je suis un propre à rien?—Bon sang, de bon sang, je te commande!—Motus.—Ils peuvent venir par le ravin, là.—Ou glisser à travers le buisson.—Hé, puisque le peloton nous soutient!—Et Gouvion Saint-Cyr avec ses 25.000 hommes qui sort, à notre gauche, de la Forêt-Noire.—Et Sainte-Suzanne derrière lui avec 20.000 encore.—Et Moreau qui nous appuie, sur la droite.—Moi, mon bon, je me sens 30.000.—Va, va, le général Richepanse ne nous laissera pas dans la mélasse. C'est un Lorrain. Les Lorrains et les Gascons, c'est fait pour s'entendre.—Allons, qui avance?—Silence, toi. À Landrecies, tu as manqué de nous faire prendre par les Autrichiens de Clairfayt, en gueulant comme ça!—Ça m'a rapporté un coup de feu dans la cuisse.—Dans les Hollandes, sous Pichegru, nous avons enlevé, la nuit, tout un bataillon batave, parce que les sentinelles éternuaient.—Chut.—Motus.—En voilà qui galopent.—Où ça?—La carabine!—Chut!—La carabine!—Gare à ta giberne!—Attention!—Au bois!—Il y a trois chevaux.»