Bien que cela parût assez loin, les Marseillais d'abord murmurèrent leurs craintes. On reboutonna précipitamment les uniformes. Les Alsaciens se hissèrent en selle. Tous les yeux regardaient l'orient et le passage de la déroute. Le colonel ordonna de renvoyer, vers l'infanterie, les prisonniers, les chevaux de prise, sous la garde des hommes blessés ou démontés. Des convois se formèrent qui partirent vite emmenant de nouveaux corps ballottés dans les manteaux suspendus aux sabres de cuirassiers. Ceux-ci les portaient quatre par quatre. Héricourt prévit que les dragons chargeraient afin de couvrir la retraite. De la gauche, en effet, le fleuve des fuyards ne cessa de grossir. Lancés par là, disparus dans une déclivité de la plaine, ils revenaient tous après un demi-cercle pour retrouver l'appui de la droite. Inquiets, les Alsaciens examinèrent le lieu où l'ennemi sans doute allait poindre. Le chef d'escadron fit déployer à gauche en fourrageurs. On arma les carabines, et l'on attendit, espacés. L'impression de solitude effraya les hommes davantage. Ils regardaient derrière le deuxième régiment, qui prépara les colonnes de charge derrière son escadron de tir. Maintenant la déroute s'écoulait très loin, sous la protection des deux régiments.
Les fuyards remontaient encore. Hussards cuirassés de brandebourgs, étreignant des genoux leurs petits chevaux poilus, soldats du 13e Cavalerie sur leurs hautes bêtes pommelées. Le sabre en travers des fontes, ils s'injuriaient, commandaient, frappaient à coups de mousquetons les croupes des bêtes précédentes. Un attelage de caisson tenta l'escalade du plateau, n'y réussit point. Les conducteurs coupèrent les traits. La voiture retomba dans le fond sur un tumulte de gens écrasés, qui hurlèrent l'impuissance de leur rage.
«Ma pauvre vieille, dit Pitouët à sa jument jacobine, on va donc crever pour le Premier Consul?…» Bernard allait au pas derrière l'étendue de son peloton. Il annonça que la charge ennemie prise en flanc à son tour serait facilement ramenée vers le village, où roulait le tonnerre, où les fusillades se répétaient. Il le croyait, orgueilleux encore de la lutte victorieuse. Les Gascons le crurent aussi, et les Alsaciens. D'ailleurs, comme le deuxième régiment les dépassa, ils recouvrèrent la confiance. Les adjudants majors galopèrent afin de reconnaître le terrain du plateau où aboutissaient des pentes invisibles, car des buissons le bordaient. Au delà, c'étaient les étages de collines, et le pétillement des feux d'infanterie. La gauche s'appuyait idéalement à la route de l'ouest; plusieurs compagnies de grenadiers, l'arme au bras, y constituaient une réserve. Mais entre ces compagnies et le premier régiment de dragons, il subsistait un vide d'environ quatre cents toises. Le deuxième régiment poussait à droite ses trois colonnes d'escadrons, un peu divergentes, de façon à partir dans trois directions.
Par ce vide entre les dragons et les grenadiers, tout à coup sautèrent les galops d'autres fuyards menés par un trompette imberbe, pâle de terreur, et suivi de vétérans qui fouettaient leurs bêtes. Quelques-uns en corps de chemise sanglante se tenaient aux arçons avec l'aide d'un ami protecteur. Les maréchaux de logis appelaient, menaçaient. Mais un flot nouveau défonça la formation hâtive, et tout s'enfuit criant: «Les voilà!…» En effet, parmi une vingtaine de hussards sur leurs chevaux éperonnés, les premiers schapskas et les flammes des lances passèrent précipitamment.
Des sabres volèrent, s'abattirent. Quelques pistolets claquèrent. Des six chevau-légers apparus, toute une ligne de bataille se déploya, en essor rapide, enveloppa circulairement la gauche des dragons, du nord à l'est. Grenadiers et collines s'effacèrent instantanément. Le flot des diables verts occupa l'étendue, sauta les buissons du plateau, poussa devant lui les adjudants-majors et les vedettes françaises qui vinrent hagards, sans voix, donner dans les intervalles des pelotons. L'un culbuta par-dessus la tête son cheval, et resta contre terre, voilé par la crinière du casque. «À droite… Ralliement!» clama Bernard. «Le vieil homme! avertit Tréheuc. Là!—Là!—Je vois les boucles blanches. Gare à toi!—Gare au sabre! Nondain.—Tiens: le feu de sa bouche.—Non!—Hue donc, rosse!—Demi-tour!—En retraite! cria un ordre.—Sauve qui peut!—Prends la rêne.—C'est le vieil homme!—Le voilà!—Appuie sur ma bête, Pitouët!»
Les dragons tournèrent bride, et, sans regarder en arrière, frappèrent, du plat des lames, les flancs leurs montures.
Ce fut la démence. Le lieutenant n'osait voir, pardessus l'épaule, sûr que la faux du vieil homme effleurait sa nuque. Il regardait en avant un carré de bataillon, qui se posta pour recueillir, et les pièces qu'on dételait sur une petite éminence. Il parut certain que le major vert envahissait l'immensité du ciel, que ses manches étaient les bois de la montagne, que son souffle seul pouvait refroidir ainsi les os, mouiller de sueur les tempes, les mains. Héricourt consentit à la mort, désireux seulement de ne permettre point qu'on le dépassât dans la fuite. À ses oreilles ronflait l'ouragan des galops et des voix. À force de bras il fouettait son cheval avec le fer, il dérobait le mors aux dents de l'animal; il pensa qu'il ne saluerait plus Aurélie ni son père, ni le petit Augustin, et se revit nettement dans la gloriette du jardin, construire des forts en sable, des demi-lunes, des contrescarpes, tandis que Caroline plantait, en guise d'arbres, des brins d'herbes sur les glacis minuscules; Caroline en robe à fleurs, Caroline accroupie, sérieuse, Caroline elle-même, ordonnatrice et sage. L'ombre du vieil officier gagna cependant une part du soleil, car la lumière s'atténua, ne laissa de clarté, au milieu de la plaine, que sur les culottes blanches, les gilets et les buffleteries croisées aux poitrines du bataillon inclinant ses armes.
Comme la terre, vertigineuse, glissa sous les sabots de la bête évertuée!
La chair de poule hérissait tous les poils sur les membres du lieutenant. Plus de salive en sa bouche, et la peau se racornit contre les os de la face. Il frissonnait de la taille aux omoplates entre lesquelles l'une des lances du fantôme fouillerait sa chair, à l'instant.
Ce dura. Il fermait ses yeux brûlants. Endolori par les heures de cheval, les reins brisés, les cuisses en feu, les mains coupées, il douta s'il serait fâcheux d'obtenir le repos du moribond étendu contre l'herbe molle. Aurélie s'était moquée. Buonaparté prenait sa place à la tête de la Nation. Moreau l'abandonnait. Il prononça: «mourir…», sans autre sentiment qu'une confiance dans l'accueil de la nature. Il souffrait tant. La selle râpait ses cuisses, ébranlait son échine jusque la nuque, coup sur coup. Le casque cerclait sa migraine d'un métal lourd. Et la foulure du poignet lui causait des élancements qui lui firent croire sans cesse au sabre du vieil homme vert entamant son bras.