Mais tous enseignèrent leurs hauts faits à des fantassins que l'on rencontra sur la limite d'un champ de trèfle. Ceux-ci répliquèrent de même. À Stockach, ils avaient accompli des exploits. Ils montrèrent, sur leurs bicornes, les traces des coups de sabre, et, aux basques d'habits, les trous des balles. Ils appartenaient au corps de Lecourbe, qui venait prendre la tête du mouvement vers le Danube.
Harassés, crottés, sales et victorieux, mordant le pain de ration à pleines dents, ils s'attribuèrent des héroïsmes. L'un jeta devant les chevaux un bonnet à poils de grenadier autrichien; il en avait pourfendu le propriétaire. D'autres portaient sur leurs sacs des casques de cuivre enlevés aux Impériaux. Dans leurs mains noires certains firent sonner des florins, des ducats conquis aux poches des morts. Quelques-uns caressaient de riches breloques d'incroyables, suspendues au long de leurs culottes crevées: «Dis-moi, dragon, en as-tu vu de pareilles sur la terrasse des Feuillants?—Guigne mes rubis, brigadier!—Cet oignon, mon pays, pour ma bergère! Hein!»
Ils riaient. Leurs moustaches dégouttaient d'eau-de-vie. Le sang et la poudre historiaient leurs figures ivres. Il en défila longtemps. Par colonnes à plumets rouges, par nuages de poussière enveloppant les trains d'artillerie et les files d'escadrons, cette multitude descendit des horizons, passa les plaines, escalada les talus, se filtrait à travers les bois, engorgeait les hameaux, refluait autour, s'y rassasiait en chantant. Leur liesse couvrait la campagne. La Nation fourmilla, joyeuse de triompher en des pays inconnus pleins de soleil.
Le colonel de Bernard amena jusque la halte du peloton les voitures munitionnaires. On distribua le pain et l'eau-de-vie, l'avoine. «Ah! Monsieur, es-tu content… je demande pour toi la place d'adjudant-major, le nôtre est aux ambulances, à cause d'une fièvre quarte. Parole d'honneur, le citoyen général en chef a choisi un bon garçon. Sans toi, Monsieur, la brigade courrait encore! Tu regardes ça. Des riens. Un coup de taille.» On lui avait coupé la longueur de sa manche, que nouaient maintenant des ficelles sur le bras emmailloté de toiles. Jovial, il gonflait de sa large respiration le plastron rouge, et lâchait la bride, pour claquer sa culotte de peau. «Hein, mes garçons. Tu en bois de la gloire, mon fils… Regarde-moi ça qui s'avance… On va leur en donner, au Danube, de l'eau dans leur vin!… Toi, Ulbach, je t'ai vu ouvrir la gueule d'un cuirassier très proprement… je te complimente. Tu les boules, Tourangeau, là, l'endormi. Sans avoir l'air, il en a accommodé trois pour sa part… Ne dis pas non… Parisien, toi, tu cries trop, tu manies ton sabre comme si c'était un riflard! Ça ne fait rien tout de même… Et puis, vous allez me bouchonner proprement ces oiseaux pendant la pause, et vous leur laverez les fesses à grande eau. Tu entends, Monsieur… l'adjudant-major. Allons, ça va, Cette nuit nous marcherons par la gauche, au levant. Vous respecterez les femmes, les filles, les bourses et les barriques… Je suis chargé de vous dire ça… Mais je m'en fous!… Pa.ôle d'honneu.!» Il imita la bouche en cul de poule des incroyables. Les dragons éclatèrent de rire. Le colonel piqua sa jument pie, et derrière lui, peu après, les escadrons marchèrent.
La nuit fut joyeuse à travers bois. Avec les autres officiers, Bernard chevaucha. Le chef d'escadron était un mélancolique qui pleurait une traîtresse et récitait des vers de Piron, en les augmentant de polissonneries. Des deux capitaines, l'un grand, silencieux, avait conservé la mode des oreilles de chiens; tel un épagneul, il furetait sans cesse, courait le buisson comme si chacun recelait l'ennemi… Sec et noir, l'autre inspectait les équipements, le harnais, les effets des hommes, relevait toutes les fautes, sans jamais punir d'ailleurs, mais enclin à passer utilement les heures. En leurs propos, Bernard ne trouvait point de méthode pour affermir son caractère. Si les polissonneries du chef d'escadron amusaient, les élégies sur la maîtresse insensible n'intéressaient pas mieux que les préférences littéraires dont il se targuait, les minuties du capitaine maigre, ou l'agitation de l'épagneul. Cependant, cette nuit-là, ils s'avouèrent leurs bonnes fortunes, avec entrain. Bernard gardait toujours la convoitise de très jeunes filles, mais il n'avait guère bouleversé les jupes que de gaillardes mercenaires. Aurélie le charmait par son apparence gracile, quasi-enfantine. L'épagneul déclara rechercher plutôt les amples commères. Le chef d'escadron rêvait d'odalisques et de gitanas. L'homme maigre ne limitait pas ses appétits. Il se déclarait le convive de toutes les tables. Quant aux autres lieutenants, ils étaient d'anciens soldats, balourds, exacts et timides. Leurs étonnements applaudissaient à tout. On alla par la fraîcheur nocturne au son des fers battant le sol de la route. Les rires des soldats accompagnaient les chansons.—On se savait, en marche, derrière les divisions Lorges et Montrichard, à la poursuite d'adversaires en retraite.
Dès les premières heures du matin, l'ordre fut de trotter; et l'on dépassa les feux de bivouac illuminant de mille lueurs l'ombre des vallons. Les silhouettes des sentinelles veillaient contre le scintillement du ciel. Puis l'allure se modéra, jusqu'à ce que le colonel, ayant rejoint Héricourt, l'eût expédié en reconnaissance, à travers les bois que coupait la route. Le peloton suivit.
Quand le soleil eut jailli comme un fruit pourpre de la broussaille, on reconnut les uniformes verts des chasseurs, puis les dolmans écarlates des hussards, à droite. Ces deux régiments s'avançaient aussi et rabattaient dans la largeur des futaies. Plus loin ce furent les grand'gardes, qui se dissimulaient, et indiquèrent à voix basse la proximité des Autrichiens. Ni Bernard, ni ses hommes ne ressentirent d'appréhension, cette fois. Il leur semblait que la chance de la veille persisterait. Les dragons regrettaient seulement de ne pas avoir pu conquérir les breloques et les florins que les vainqueurs de Stockach leur avaient montrés. Ils se promirent d'en gagner aussi. Pitouët le souhaita. Il expliquait à son ami Pied-de-Jacinthe comment une somme légère obtenue soit par la vente des chevaux de prise, soit en retournant les poches des morts permettrait d'ouvrir une imprimerie parisienne, dans les parages du quai. Ses libelles dévoileraient à l'indignation publique les complots du Premier Consul contre la liberté. Populaire, éloquent, il rétablirait le prestige de la Convention et nommerait Pied-de-Jacinthe lieutenant général. Celui-ci hochait son casque, affirmativement, ébloui par les gestes maigres et rapides de l'orateur, qu'enflammait la certitude du succès politique. Du haut de sa jument jacobine, il déclamait pour le maréchal des logis et le colonel sourieur, interrompant, de la sorte, les calculs des Flamands, qui s'associaient en vue de faire venir le houblon badois jusqu'aux brasseries de Lille, où ils le vendraient à bénéfice, si leurs parts de prise aidaient à l'achat prochain. Les Gascons rêvaient de bagues à leurs doigts et de breloques sur leurs ventres; les Provençaux d'expédier à leurs amis des trophées de victoire, armes et cuirasses qui attesteraient leurs exploits; les Bretons, les Tourangeaux et les Alsaciens écoutaient cela en fumant avec respect. Tant augmentèrent les illusions qu'au premier poste autrichien ils se ruèrent tous sans même tirer le sabre, mais les mains tendues. Aux coups de feu, un cheval s'abattit, et le pouce d'un Gascon fut entamé sur la bride. Pitouët continua de courir aux trousses d'un soldat blanc, qui jeta vite son fusil pour se rendre et ne fut plus, sous les mains du victorieux, qu'un rustre craintif couronné d'une plaque de cuivre, en uniforme taché de cambouis. Ulbach lui fit avouer que le prince de Lorraine occupait Mœsskirch avec ses forces, dont ce garçon menait une patrouille, que l'armée autrichienne se retranchait là depuis la veille, à midi. Le colonel expédia son captif, Pitouët et l'un des Alsaciens jusqu'au général Lecourbe, avec mission d'avertir tous les officiers qu'ils rencontreraient en chemin.
Ce mince succès enthousiasma le peloton. Le blessé refusa le retour en arrière. Il emmaillota sa main arrosée d'eau-de-vie, pansée avec de la terre humide. Pied-de-Jacinthe assurait à tous que Lecourbe ou Moreau nommerait le Parisien maréchal des logis. Quant à l'homme dont le cheval crevait au milieu des ronces en ruant, il se chargea de la selle, de la bride, du portemanteau et prétendit suivre la colonne jusqu'à ce qu'on eût enlevé un animal à l'ennemi… Pour ce, d'abord, on décrocha les mousquetons, et on vérifia les pierres à fusil, puis, d'un seul temps de galop à travers les arbres espacés, on gagna le soleil de la plaine, que limitaient encore des hauteurs forestières.
Au nord, vers la droite, un amas de petites maisons garnissait le plateau que bordèrent successivement cinq fumées tonnantes. À gauche, vers l'ouest, les bois montaient jusqu'à un village tout clair, le dépassaient, envahissaient le ciel; en avant de ce village, les foules métalliques des Autrichiens partout s'attroupaient, et vingt gueules de canons aboyèrent, car les têtes de colonnes françaises débouchaient du Sud, au fond. Chasseurs et hussards, aussitôt, se répandirent sur le nu du terrain, par larges vols d'escadrons écarlates, d'escadrons verts, de cavaleries trottantes, d'essaims galopants, de fourrageurs égrenant leur fusillade, afin de conquérir une position favorable à l'artillerie Montrichard, dont les attelages comblèrent la grand'route, soutenus par les lignes blanches clés bataillons. Ils s'étalaient contre la lisière des futaies franchies.
Après le peloton Héricourt, le régiment de dragons déboucha, par trois colonnes d'escadrons, qui s'étirèrent, obliques; et coururent avec la jument pie du colonel pour balayer la place des tirailleurs autrichiens. «Cahujac… Ta bague est au doigt de l'officier, là.—Et ton convoi de houblon, dans sa poche.—Marius, troun de l'air! Voilà le moment de collectionner les bonnets à poil pour ta famille.—Pied-de-Jacinthe, regarde le portemanteau en maroquin du ci-devant qui trotte à nous. Le prix de tes presses est au fond!—Lieutenant, m'est avis qu'il y a des petites filles pour vous dans la ville. C'est la flèche d'un couvent qu'on aperçoit.—Et des commères pour toi, capitaine, au fond des boutiques.—Messieurs, Messieurs, faites garder les rangs…—Dragons!…» La jument pie du colonel entoura les pelotons d'une grande volte. «Bâoum, bâoum!» firent les canons. «Par escadrons, en bataille!… Dragons…, au trot!…—Bâoum!…»