Timidement Héricourt remercia. Avec une telle éloquence il eût aussi voulu traduire son âme. Dans les cafés, les auberges, les relais de poste, dans les camps même, il avait entendu les jeunes hommes louer, par cette rhétorique, Jean-Jacques, Mackenzie, Goethe; lorsqu'ils ne déploraient pas les défaites des armées en Allemagne et en Italie, l'imminence d'une paix humiliante, et la banqueroute qui s'appelait «le tiers consolidé». Pour dissimuler le péril public, les gazettes employaient l'héroïsme du même style gréco-romain. Avec des phrases pareilles, le commissaire aux armées avait renvoyé chez eux, en congé semestriel, Héricourt et certains militaires de son corps, fils de familles à l'aise.
La nation faisait faillite.
Dominant ces groupes de populaire et les légumes des charrettes, au bout du pont, l'arbre de la Liberté parut aussi minable que ses guirlandes de feuillages flétris. Les deux glaives de vélites croisés par-dessus le symbole bucolique d'un soc de charrue formaient une panoplie de rouille. De même, le bonnet de bois rouge s'inclinait, déteint et pitoyable, à la pointe de la perche plantée devant le hangar d'un maréchal ferrant, jacobin.
Certes on, ne s'occupait guère de ces emblèmes dans les petites maisons claires du faubourg, dans les guinguettes défleuries, dans les cabanes de planches droites au milieu des potagers blanchis à la rosée du matin.
Les paysans ne se tutoyaient plus en affectant les paroles brutales des sans-culottes. Les compagnons ouvriers ne lançaient plus ces plaisanteries, échos des clubs parisiens, qui vouaient à la guillotine le passant ridicule. Ces allures terroristes reprises par le peuple outré contre la réaction thermidorienne avaient fini de séduire les gens depuis le coup d'Etat du 18 fructidor, an V.
Héricourt le constata. Il avait quitté un pays tumultueux, un peuple enclin à reprendre la tradition des septembriseurs. Il retrouvait, dix-huit mois plus tard, des hommes indifférents. Les cris s'éteignaient avec les indignations, à force d'usage, sans doute.
Un des compagnons, maigri sous le havresac, ressemblait à un patriote d'Arras qui avait ahuri les quatorze ans de Bernard. Ce mufle barbu, ces cheveux gris taillés en «oreilles de chien», il les avait vus jadis sous la fourche conduisant les émeutes anciennes et qui portait aux pointes des pancartes manuscrites. Elles acclamaient le conventionnel Joseph Lebon, avant Thermidor, l'insultaient après cette date, louaient à la mi-vendémiaire le massacre des royalistes sur les marches de Saint-Roch, et, en prairial, la bousculade de la Convention par le peuple pris de faim. Toujours ce mufle de patriote était apparu entre les figures sales de la populace flamande tassée sur la petite place, au pied du beffroi qui carillonnait le destin des heures en sa rigide dentelle de pierre.
Adolescent, Bernard avait envié ce maître de la foule; lui-même avait suivi les cortèges en criant la Carmagnole:
Antoinette avait résolu de nous fair tomber sur le cu. Mais son coup a manqué, elle a le nez cassé.
Dansons la Carmagnole, Vive le son du canon!