Et le lieutenant morigéna un cavalier pour la façon dont il coupait les crins de sa monture. Alors survint le chef d'escadron, l'élégiaque officier, qui, s'il ne portait plus dans un sachet vert la boucle de sa cruelle, n'avait point quitté ses mines alanguies ni ses soupirs. Les poches bistrées de ses yeux indiquaient quel prix son âge mûr payait à l'amour. «Heureux mortel! s'écria-t-il. Une épouse sensible et charmante te retient dans ses bras jusque cette heure! Tu vis au sein de la nature, dans le luxe d'un palais… et moi je pleure l'infortune de mes jours. Une maîtresse inconstante ravage ma vie…» Il narra ses malheurs. Lui ne voulait rien savoir de la politique. Il récitait des vers, en précédant jusqu'aux chambrées son capitaine, pour visiter les paquetages, le contenu des portemanteaux, et vérifier l'état des brides. Sans parler moins de sa Mathilde, il infligea des jours de prison au trompette qui avait caché des brochures sous sa paillasse et conservé du lard au fond d'une botte. «Tu vois, capitaine, ces jeunes guerriers n'ont plus de vestes propres, et leurs culottes sont trouées pour la plupart. La nation délaisse ses défenseurs. Moi, je m'étiole dans une paix oisive. Ah! quand donc retentiront les trompettes de Bellone pour que nous puissions conquérir les lauriers qui pansent les blessures de l'âme, ou la mort qui les ferme à jamais…» Cependant le colonel les appelait au rapport. Ils trouvèrent l'ancien postillon étalé sur une chaise, poussif, et qui fustigeait ses bottes de la cravache. Il annonça l'arrestation de Moreau à ses officiers et cria qu'il mettrait aux arrêts quiconque parlerait politique dans la ville. «La police guette, je ne tiens pas à perdre mes officiers… Et tous les jours manœuvres de régiment! Le boute-selle à six heures du matin, Messieurs!»
Il les emmena pourtant au café. Tous espéraient encore le triomphe de Moreau et que le peuple le porterait aux Tuileries, avant la fin du procès.
Ils en jurèrent trop haut dans la salle blanche que les pipes enfumaient. Les marchands de gazettes apportèrent le Moniteur. On le déplia vivement. Il y était soutenu que Moreau et Pichegru, complices de Georges Cadoudal, avaient tramé un complot attentatoire à la vie du Premier Consul, pour rétablir les tyrans avec l'aide de l'Étranger. Des bourgeois vociférèrent contre les traîtres en reposant leurs chopes de bière. Le capitaine, pour les convaincre, déclara que la feuille mentait. Buonaparté désirait se défaire d'un rival glorieux, le perdait par des accusations mensongères.
—À d'autres!
—Tout le monde connaît les vieilles histoires du 18 Fructidor! Moreau s'est bien gardé jusque là de communiquer au Directoire la correspondance de Pichegru saisie dans les caissons du général autrichien. Ce sont deux têtes dans le même bonnet! Le général Buonaparté a raison. Il faut écraser les ennemis de la Nation, qui sont vendus à l'or anglais!
Furieux, ils brandissaient leurs pipes. Ils se coiffaient, se décoiffaient, battaient les pans de leurs redingotes et frappaient les tables avec leurs tabatières pour appuyer ces opinions. Ils feignirent de parler entre eux, à l'écart des militaires, par crainte d'une querelle. Sans risques, ils étaient heureux de haïr; et ils couvraient d'injures Moreau, ses amis, en s'exaltant.
Héricourt, au contraire, dévoilait toute la machination du Consul. Il abaissait les mérites du «déserteur d'Égypte», il attribuait à Desaix la victoire de Marengo, bataille perdue d'abord par Buonaparté. Il se jugeait courageux de crier jusque sur les gens rassemblés devant la porte. Pitouët lui donna la réplique non sans battre de la cuiller le cassis dans le cognac. «Tu sais, Monsieur, remarqua le colonel, on t'écoute. Et la police?…» Il dévisageait les hommes dans la rue. Des redingotes olive, des redingotes marron s'amassaient en face, des épaules se haussaient; des figures ironiques grognaient sous les ailes des hauts chapeaux se frôlant: «Les militaires soutiennent la conspiration des brigands. On les fera monter tous à la guillotine.—Et ce sera bien fait,» conclut un forgeron qui renoua son tablier de cuir, partit, ricaneur.
Ils entrèrent et s'assirent, commandèrent de la limonade. Pitouët s'appuya sur son sabre pour proclamer que des aigrefins soudoyés par les consuls avaient fabriqué de fausses signatures de Moreau, signatures colportées chez les royalistes de Londres afin de soutirer des sommes à ces naïfs en faveur d'un prétendu complot, purement imaginaire. Mais les bourgeois éclatèrent de rire. Ils jugeaient l'explication comique. «Nous n'en voulons plus des Capets!… Fini, mon capitaine!»
Héricourt s'excita. Fort de la vérité, il voulut la faire entendre. Eux montraient les phrases du Moniteur: «C'est écrit, là, peut-être! Je sais lire, Mossieur, moi!» Et de ne pouvoir en ces cervelles obscures faire luire l'évidence, il enragea. Ni ses coups de voix, ni ses démonstrations ne les affectaient. Rougeauds, les bajoues lourdes, l'œil malin, ils s'amusaient de le voir convaincu; et, pour en mieux jouir, s'accoudaient sur leurs grosses jambes à l'aise dans de courtes bottes à revers.
Le colonel leva toute sa stature et prit sous le bras les deux officiers, les emmena dans un coin. N'étaient-ils pas fous d'ameuter la population? Il leur indiqua deux mitrons en veste blanche, un perruquier le fer à la main, cinq ou six commères drapées dans leurs écharpes et qui écoutaient, du ruisseau, l'altercation.