La semaine suivante, Virginie ne désespéra plus d'être mère.

Héricourt s'enchanta. Il la chérit davantage, malgré ses paresses dans le peignoir de mousseline verte, noué sous les seins par un ruban rose. Ce qu'elle acquérait de trop viril ne lui déplaisait point. Il supputait les chances de sa race; ils tracèrent la vie du fils, à la lumière des trois bougies qu'unissait un abat-jour circulaire de tôle peinte.

Or, un matin, une chaise de poste écrasa le gravier, puis s'arrêta devant le perron. Ce fut l'apparition soudaine du père qu'Augustin aidait à descendre. Dès la voix reconnue du capitaine, il cria que Caroline et Cavrois le poursuivaient, qu'on fermât les grilles. Il monta vite les marches de pierre, les mains ramant à travers le vide, et tomba sur l'épaule de Bernard pour sangloter. Caroline le chassait des Moulins. Elle s'emparait de tout. Il appelait la mort. Sa vie sainte de laborieux, on la méconnaissait, on l'insultait, chaque heure. On ne lui donnait plus l'argent. Il n'avait sur le dos qu'un habit de velours ridicule pour la saison. «Je ne cherche plus que la mort. Je ne désire que la mort. Je ne suis plus rien, rien, rien… Et la mort ne vient pas!…» Bernard le conduisit devant l'âtre, le fit asseoir. Le père avait vieilli. Les rides blêmes plissaient davantage son front. De petites taches noires ponctuaient la peau flétrie de ses mains, où les veines s'embranchaient, grosses comme des cordes. Tel qu'un sac à demi vide, son ventre roulait dans la veste; et les mèches blanches tirées en arrière par le ruban de la queue découvraient le parchemin livide des tempes. «Oh! Oh!» répétait-il, en levant sa main décharnée; un sanglot d'asthme ronflait dans les fanons de sa gorge.

Son fils eut une compassion infinie. Il se le rappelait jeune, poudré, en habit noisette et qui l'attendait sur la route. De loin le père souriait; car il voyait alors. Il s'avançait vers son fils en rendant le salut aux villageois. Un bonheur évident illuminait son large visage affable. C'était bien cela. Hier. Dix ans… Augustin racontait à voix basse la venue du vieillard au camp de Boulogne, par le coche. Lui, simple sergent-major, ne pouvait offrir à l'aveugle les commodités indispensables. Alors, parce que le vieillard ne voulait point entendre parler d'Aurélie ni de Praxi-Blassans, et que les deux marins naviguaient, il avait pris la détermination de le conduire auprès du capitaine. Le vieillard gémit et se leva. Il ne pouvait plus rester assis, sans douleur. Le voyage et les cahots de la berline avaient accru ses maux. De meuble en meuble, il se traînait. Anxieuse, effarée, Virginie le regarda du bout de la pièce…, elle s'effraya des lamentations…

«Oh, gémissait-il, je souffre comme un enragé… Il ne fallait pas te marier, Bernard. Qu'est-ce que je suis maintenant? Rien… Votre vie remplace ma vie. Je vous gêne… tous, tous… Il n'y a plus qu'à mourir! C'est ma seule pensée!»

Personne ne répondit. Augustin se tenait coi, en tournant son bonnet de police dans les mains. «Mon père!… voyons… vous savez bien… que nous vous aimons!» redit Bernard qui le conduisit jusqu'au fauteuil. En une grande pitié, il se mit à genoux, baisa les mains osseuses. Il accomplit cela, dans le seul désir que son père s'émût à cause de l'orgueil filial abaissé, soumis. Inexorable, le père le repoussa: «Non… non… Laisse-moi! laisse-moi mourir en paix comme un pauvre chien qu'on laisse mourir en paix!» Et il développa ses griefs. Caroline le privait de repos depuis six semaines, en remplissant la maison d'ouvriers qui battaient les murs à coups de marteau. On transformait les moulins, les tanneries. Il ne savait plus un coin de silence où calmer sa fièvre. Un jour il s'était enfui jusque Cambrai, chez les Bénédictins. Caroline l'avait accablé de lettres doucereuses. Dépourvu d'argent, il avait fallu revenir. Elle ne lui en avait plus donné, sous prétexte qu'il se sauverait encore; et les notaires ne pouvaient rien obtenir d'elle non plus. Lui ne supportait pas cette humiliation. Aurélie approuvait sa sœur. Quand il se promenait au bord du canal, Cavrois le suivait, peut-être, pour le pousser à l'eau…, oui, pour le pousser à l'eau.

Augustin protesta, mais le vieillard de crier: «Alors je mens!… Je mens… Dis que je mens, toi! Dis-le…» Sa couperose s'ensanglanta. Les boules de ses yeux, couvertes de taies bleuâtres, saillirent plus fort. De la salive mouilla ses lèvres déformées. Bernard souffrit de le voir souffrir; il enferma dans les siennes les vieilles mains et les baisa de nouveau.

Il eût pleuré. Le père flairait partout la mort. Inconsciemment il la croyait proche, hostile, dans les paroles et les actes de ceux qui l'aimaient le plus.

Au château, il ne supporta près de lui, aux fins de le servir, que l'orpheline, dont le mutisme et les mouvements doux n'énervaient point sa terreur des hommes. Deux jours Bernard le rassura. Le vieillard demandait le soleil. Ses yeux savaient encore l'admirer ainsi qu'une ombre plus rouge, expliquait-il. Il le percevait surtout par la tiédeur de ses joues échauffées. L'adolescente joua du violon. Il parla de sa fille Aurélie, qui touchait de la harpe avec science. Bernard et Augustin les écoutèrent. Quelque chose s'allégea de leur peine.

Quant à Virginie, un mal de dents la tint couchée avec une joue monstrueuse. Humide de larmes, elle se plaignit sans qu'on la pût calmer. Cela rendit de l'inquiétude à M. Héricourt, qui blâma les mariages. Il exigeait que ses enfants lui restituassent sa fortune, puisque rien n'était plus à lui, puisque des femmes inconnues lui avaient pris ses fils, et que des hommes avides lui avaient pris ses filles. Il obtiendrait sa fortune par la loi. Seul, il attendrait la mort, à l'abri de tous. Il le jura en blêmissant. Son notaire agissait.