«Je le tue, moi, je le tue!» se murmura Bernard. Il eût voulu subir la torture du remords. Même pas. En lui une stupeur triste se perpétuait uniquement.

—Je n'ai pas compris, se dit-il encore… et je le tue!

—Oh! ne pense pas cela; ne pense pas cela, sanglota Virginie, qui l'avait entendu.

Augustin trouva un apaisement. Il avait découvert un trébuchet; il demanda des louis, des écus, les déposa sur la table de marbre: «Voici. Bernard vous remet de l'argent sur ce qu'il vous doit. Comptez vous-même!» Las, M. Héricourt s'assit dans la bergère; ses vieilles mains effleurèrent les pièces. Il les caressa. Il marmonnait. De temps à autre il tirait ses bas jusqu'à la jarretière d'un geste encore vif. À la faveur du silence, l'orpheline fit renaître l'âme du violon.

Les deux infortunés vécurent ensemble.

L'aveugle se put distraire par l'ouïe, par le tact; et, lentement, le désespoir de M. Héricourt s'atténua.

Par malheur, il fallut que débarquât tout à coup Aurélie, effarée, dans sa redingote anglaise au dos large. Le Moniteur annonçant la sentence et la mort du duc d'Enghien terrorisait la capitale. Praxi-Blassans avait tout de suite mis sa femme dans une chaise de poste avec la petite Delphine, afin de lui éviter les émotions que la police du Premier Consul pourrait bien valoir à ceux qui recevaient ostensiblement les amis de Moreau.

—Ma c.ère, ma c.ère, pleurait Aurélie… au milieu de ses malles et de ses cartons. Imagine-toi! Un lourdaud pris avec Georges raconte que les conjurés s'inclinaient devant un bel homme qui venait aux réunions. Il le décrit comme ci et comme ça… Buonaparté se dit: «C'est Enghien-Condé…» On envoie à Ettenheim un aide de camp, lequel apprend, on ne sait d'où, qu'Enghien faisait des absences secrètes. Voilà Buonaparté convaincu! Ni une, ni deux, ma c.ère! Ordre au général Ordener de passer avec les grenadiers à cheval de la garde sur les États de l'électeur de Bade. On arrête le duc dans sa maison. On enferme ses papiers et sa personne dans une voiture, et on le conduit à Strasbourg. Les cavaliers ont fait quatorze lieues en dix heures, aller et venir! Et puis, au galop de Strasbourg à Vincennes! Il y arrive le lendemain de son arrestation à onze heures du soir. Aussitôt la Commission militaire qui l'attendait l'interroge. Elle le condamne à deux heures du matin. À quatre heures et demie on le fusille. Eh bien, à neuf heures on confrontait le lourdaud avec Pichegru, à la Conciergerie, et le lourdaud de s'écrier: «Voilà l'homme devant qui tout le monde s'inclinait à la réunion…» Là-dessus, cette pauvre Mme Ordener court chez M. de Greschen, se jette à ses genoux tout en larmes, supplie le diplomate allemand d'intervenir en faveur de son mari, auprès de qui de droit, s'il y a des suites et un procès; car le général ne prévoyait point, en arrêtant le duc, que c'était pour le tuer. Elle crie que l'honneur de son fils sera perdu à cause de cela… Et puis le chien du duc, un amour de pauvre chien chéri!… Il l'avait suivi jusqu'au terrain d'exécution. Le duc l'a recommandé aux soldats, en disant: «Je ne vois ici d'amis avec moi que mon chien… C'est le seul vrai qui me reste. Qu'on ait soin de lui…» Mais le pauvre chien ne veut plus quitter Vincennes. À Paris… on demeure stupide… Je sais par ouï-dire qu'à la mort de Louis Capet la sensation fut petite auprès de celle-ci. Hier soir, à l'Opéra, il n'y avait pas vingt personnes pour applaudir Mme Gardel dans La Dansomanie!

—Praxi-Blassans n'en avait rien appris?

—Pas ça. Talleyrand et le Grand Juge lui-même ignoraient tout.
Buonaparté a machiné l'abomination avec Réal et son Fouché… Je meurs.
Donnez-moi du café au lait…, un massepain… Oh! je vais avoir un
petit étourdissement…