La pitié n'atteignit pas Cyrille que l'image du Saint-Cyrien et de la rose au pistil flétri gardait. A tout instant sa rancœur s'amassait en ses entrailles avec son souffle longtemps retenu, et que par soupirs il expirait. Et il passa ses veillées à fuir de cette douleur vers le sommeil du vin.

Un soir le marquis et le baron vinrent pendant un de ces sommeils.

La brusque rupture de sa béatitude le mit en méchante humeur, et la présence de M. de Bressel aviva la rage douloureuse conçue envers le fils. Alors il revit l'entier égoïsme de la famille, hostile d'abord à son mariage par cupidité, avide ensuite d'en tirer profit au point d'astreindre ses fils à choisir en sa femme une maîtresse peu coûteuse qui les garderait des scandales.

Puis, comme le marquis élevant la voix, l'invitait durement à cesser ses querelles conjugales et ses ivresses qui déshonoraient la race, Cyrille, délirant de colère, les poussa dans la cour à la force des poings. Longtemps il invectiva.

Personne ne vint plus à La Verdière. Lucienne congédiait vite les rares amies en visite, car Cyrille devant ces intruses—des entremetteuses peut-être—s'évertuait à travestir son visage en mines terrifiantes afin de leur enjoindre une peur salutaire.

Ayant chassé la famille et les amitiés anciennes, il eut un renouveau de joies, un triomphe à posséder seul Lucienne et ses gestes graciles et sa face sérieuse. Aux heures d'ivresse ces joies s'exprimèrent par des extravagances et des jeux d'enfant.

Si, après boire, il ne parvenait au sommeil, d'impérieuses envies de se mouvoir l'exaspéraient. Il eût voulu courir ou briser; ses phalanges s'arquaient et ses mâchoires se serraient; il lui fallait sortir. Alors dans la taverne basse, à la flamme fumeuse du pétrole, il formait des plaisanteries pour plaire aux rustres buveurs, et les dominer par l'esprit. Bientôt les muscles de sa face, mus par le délire, se contractaient et se détendaient en grimaces pour soutenir les paroles. Sa gesticulation s'animait; la male puissance en furie dans son corps poussait ses bras, ses jambes, à travers l'espace, sa face à travers le vide, et tordait son dos.

De telles violences lassaient la tension douloureuse de ses nerfs, si douloureuse que sa peau lui semblait trop étroite pour contenir leur élan et leurs bonds. Ainsi la bienfaisante lassitude lui venait, le calmait, l'assoupissait.

Il prit l'habitude de faire grand tapage et montre de vigueur. Aux soirs des cabarets, il dansa frénétiquement, tapant le sol de ses semelles, les tables de ses poings, riant à gorge ouverte. On lui apprit qu'on le disait fou.

Ce l'enchanta, ravi que cette réputation lui permît encore plus d'extravagances et les excusât en même temps. A ses affreux délires, il vit enfin le remède quotidien et assuré; et but davantage, sûr de n'en point trop souffrir.