Philippe sent son cheval bondir avec le commandement.... La bête remporte contre sa volonté hésitante. Il voudrait crier: «Arrière!.., trêve de meurtre!... mes camarades...» La bête l'emporte dans la galopade forcenée du peloton. Elle l'emporte comme la force des choses, la fatalité de la vie, le rythme supérieur qui mène les hommes à la douleur, à la mort, à Dieu.

Les talus passent, avec leurs saules étronçonnés, dont les branches divergent ainsi que des bras ivres. La terre saute sous le fer des chevaux. Les hommes soufflent de peur.... On n'arrivera jamais. On arrivera trop tôt....

Le talus a cessé, et, devant eux, ce sont vingt pauvres rustres, couverts de boue, pendus aux courroies d'un canon, que l'attelage tire malaisément dans le labour... Des têtes effarées et livides se tournent vers les Guides.... Des hurlements incompréhensibles s'échangent. Un homme à cheval tire un coup de feu; la flamme semble jaillir de son poing.... Le peloton s'enlève dans un élan dernier, et va s'abattre sur les misérables, dont les mains tremblantes ne trouvent plus les gâchettes des carabines... «Halte!»

Philippe a crié; les chevaux fléchissent sous le coup de bride.... Et, maintenant, il se trouve stupide dans le relatif silence, ne sachant plus pourquoi il a commandé cette halte... d'autant que les artilleurs le couchent en joue... «La paix!» crie-t-il encore... et il continue dans leur langage... «Nous aurions pu vous massacrer.... Mais le temps est venu de l'amour.... Il ne faut plus se tuer.... Il ne faut plus se tuer.... Nous ne voulons plus tuer, nous sommes frères... les pauvres frères humains.... La paix! ne la voulez-vous pas?... Prenons la paix! Aimons-nous!»

Sans doute, les ennemis crurent-ils qu'il annonçait la bonne nouvelle d'une paix réelle, subitement conclue, car ils abaissèrent leurs armes, et puis ce fut un immense éclat de joie. Ils couraient les uns aux autres et ils s'embrassaient. Les Guides se mirent à rire aussi, sans savoir. L'adjudant piqua des deux et repartit vers le régiment.

Philippe ne parlait plus.... Il pressait, entre ses doigts, la touffe de lilas donnée, à son départ, par Francine et Philomène..., et il se réjouissait, en songeant qu'il venait d'agir selon leurs voeux de bonté....

Il allait reprendre ses exhortations à l'amour, lorsqu'il s'aperçut que la troupe ennemie grossissait. Bientôt, ses Guides furent enveloppés par les uniformes verts et blancs des artilleurs. Il voulut s'expliquer, mais un vieil officier survint... qui lui arracha son sabre.... Il était prisonnier....


Par un dimanche, le dimanche qui suivit, au matin, dans le Fort, il passa devant la maison du colonel-gouverneur. L'épanouissement des lilas parait les murs d'une neige suspendue. Les soeurs étaient là qui l'attendaient à la grille. Francine fondit en pleurs, mais Philomène lui parut radieuse. Sa beauté grandie s'exaltait. Elle lui jeta une touffe de lilas qu'elle avait contre ses lèvres. Un soldat de l'escorte la ramassa et la lui remit. Il la porta vers sa bouche.... On descendit par le chemin de ronde. Philomène l'appela du haut de la terrasse... Pendant qu'il en longeait le mur, elle lui disait: «Je t'admire et je t'adore, parce que tu as ouvert l'ère nouvelle de l'amour, et que ton sang va la sanctifier...»

Philippe se sentait tout ébloui, en dedans, d'une gloire indicible. Il se plaça de lui-même devant le poteau et il effeuillait les lilas pendant la lecture de l'arrêt de mort. Repris aux mains de l'ennemi, le conseil de guerre le condamnait pour trahison.