Aussitôt éveillé, je cours sur ma terrasse fumer une cigarette et voir venir le matin ; car j’ai une terrasse, une large terrasse avec des piliers de pierre à l’italienne et une énorme vigne d’au moins cent ans, qui prend racine quinze pieds plus bas, au milieu des figuiers, dans le jardin, et monte faire treille au-dessus de ma tête en se tortillant le long du mur où la retiennent de gros crampons de fer.

Je vois à mes pieds des ruelles étroites, jonchées de buis et de lavande, puis des toits, des remparts, des jardins et, par delà, la Durance dans son lit de cailloux blancs.

Quelquefois, entre les tuiles humides, un chat s’accroupit en guettant des pigeons… Un radeau descend la rivière… ou bien une ronde de petites filles que je ne vois pas chante la chanson naïve :

Garde les abeilles, Jeannette !

Garde les abeilles au pré.

Je me fais l’effet de vivre il y a cent ans.

II
LE CRUCIFIX DE SŒUR NANON.

Il reste encore, hélas ! pas pour longtemps, il reste de ces bourgades provinciales, éloignées des chemins de fer, immobiles et comme endormies derrière leur ceinture de remparts croulants, où, dans l’atmosphère des vieilles choses, les vieilles idées s’éternisent.

C’est dans une bourgade pareille que, tout petit, — peu soucieux de théologie, j’aurais alors donné Jansénius et Molina et saint Augustin par-dessus pour une pochée de noix vertes, — j’eus l’honneur de connaître une bonne demoiselle du temps passé, fort experte en ces difficiles questions de prédestination et de grâce, et qui, malgré pape et Sorbonne, tenait obstinément pour les cinq propositions.

On l’appelait la sœur Nanon ; elle est morte voici longtemps, mais tout le monde dans le pays se souvient d’elle : petite et leste, trottant le long des murs sur ses souliers bronzés à semelles craquantes, vêtue l’été comme l’hiver de la même robe de serge sombre, les yeux bleus et vifs et le visage qui paraissait tout blanc dans l’ombre d’une coiffe à canons.