— Qu’est-ce que c’est que ça ? m’écriai-je.
— C’est saint Vincent, fit Cougourdan.
— Comment ? saint Vincent !
— Oui, saint Vincent, le saint des Rouges.
Car, je ne m’en doutais pas, mais je l’appris ! dans le Midi, ce Midi terrible, les Rouges eux-mêmes avaient leur saint.
Un saint estimé, respecté, ami des libertés et du peuple, que les membres du cercle Garibaldi allaient dévotement, une fois l’an, prendre à l’église, la messe entendue, pour le porter à l’ermitage. Taillé dans un cep de vigne centenaire et tout enguirlandé de raisins nouveaux, le bon saint parcourait les rues, puis les champs, oscillant sur quatre robustes épaules. Et c’était plaisir de voir ces mécréants, républicains à longue barbe qui laissaient passer méchamment, entre le pantalon et le gilet, une large bande de taïole écarlate, monter la côte raboteuse, dans les cailloux coupants et les lavandes sèches, fiers de porter leur saint Vincent au milieu des hymnes en latin et des patenôtres ecclésiastiques. Car le vieux curé du village accompagnait le saint et chantait. Il rechignait bien un peu, mais il chantait : c’est l’esprit de l’Église !
Le jour de la Saint-Vincent, par exemple, et même quand la fête tombait un dimanche, les Blancs du village faisaient grève. Tout le monde aux champs, l’église vide ; plutôt le péché et la damnation que de fêter un saint qui pactise avec l’infâme République ! Plus d’une fois même, tandis que le cortège défilait en bel ordre, des figues molles arrivant on ne sait d’où et des tomates tombées du ciel étaient venues religieusement s’écraser sur la robe d’or du saint des Rouges.
De là des querelles, des batailles. A chaque Saint-Vincent nouvelle, le village s’ensanglantait. La Providence, par bonheur, est venue arranger les choses.
Le vieux curé meurt, un jeune le remplace : fleurant à plein nez le séminaire, jaune comme un cierge, aigre comme le vin de la Passion, qui du premier coup veut tout réformer. Des gens prudents lui parlent du saint des Rouges, l’avertissent ; il n’écoute pas.
Et le jour de la Saint-Vincent, voyant rassemblés autour de lui, respectueux et tête nue, tous les réfractaires de sa paroisse, il ne peut résister à l’envie de les régaler d’un sermon. Il les exhorte, il les chapitre, il leur parle d’Henri V, du pape, et du bon Dieu par occasion. Si bien que le plus ancien, perdant patience :