— « Vous connaissez notre collège, un local superbe ! ancien couvent de capucins, avec des corridors, des salles voûtées, et deux grands cloîtres qui servent de cours aux élèves, l’une pour l’hiver, l’autre pour l’été. Les cléricaux en étaient jaloux ; ils auraient voulu le faire tomber et remplacer nos professeurs par des jésuites. C’est ici comme partout ! Mais les habitants tenaient bon, et le Conseil municipal faisait des sacrifices. En attendant, les hommes noirs tournaient autour, cherchant un trou de souris par où s’introduire. Il faut savoir qu’en outre du collège et de la maison d’école, les bâtiments des capucins renfermaient encore la confrérie des Pénitents blancs. La ville, je ne sais plus quand, leur avait accordé l’ancienne chapelle en jouissance. Tant que la confrérie dura, tout alla bien. Les élèves faisaient leur sabbat dans les cours, deux fois par semaine les pénitents chantaient l’office ; les uns ne gênaient pas les autres, et l’on s’entendait parfaitement.
» Cependant la confrérie s’en allait peu à peu, par voie d’amortissement pour ainsi dire. Les vieux disparaissaient, et il ne s’en faisait pas recevoir de jeunes. A la fin, ils n’étaient plus que quatre, et plus que trois aux processions. Puis la chapelle resta fermée. On crut le dernier pénitent mort, et la ville reprit la clef.
» Qui ne vous a pas dit qu’un beau jour, cela se passait tout de suite après la guerre, nous vîmes la chapelle grande ouverte, des échafaudages dressés et des maçons gâchant du plâtre avec un prêtre qui les dirigeait. Il y avait deux clefs, paraît-il ; M. le curé sans rien dire, avait gardé la bonne, et les Maristes, avec sa permission, étaient en train de s’établir là, en plein cœur du collège, dans la chapelle démolie. La chapelle d’abord, pour la salle des classes ; puis on aurait demandé un petit bout de cour, un logement dans les combles ; comment refuser à ces bons Maristes ? Et en un rien de temps le collège aurait été dévoré tout entier. Vainement la ville protesta : — la chapelle est propriété communale ; la confrérie s’étant éteinte, la propriété de la chapelle doit faire retour à la commune !
— Non pas, disaient les curés, la chapelle est bien d’église, et la fabrique a droit d’en disposer à sa guise. Le préfet, naturellement, penchait pour le curé et la fabrique. Faire un procès ? Mais on était sûr de le perdre ! En attendant, les travaux marchaient toujours.
» C’est alors, continua Pesquegrive avec une nuance de juste orgueil, qu’il me vint une inspiration admirable. Je savais que les pénitents n’étaient pas tous morts. Il en restait deux, vieux comme des bancs, n’entendant plus, n’y voyant guère. Je les amenai au Conseil municipal. Cela tranchait tout : eux vivants, rien n’empêchait de reconstituer la confrérie. Il fallait se sacrifier, nous nous sacrifiâmes, et tous, le maire en tête, nous nous inscrivîmes pénitents. Le lendemain, forts de notre droit, le cierge au poing, en beau costume de calicot neuf, nous expulsions maçons et Maristes. »
— Drôles de pénitents !
— Aurait-il mieux valu laisser perdre le collège ?
— Et vous allez ainsi rester pénitents blancs toute votre vie ?
— Que voulez-vous ? les hommes de bonne volonté, il faut bien qu’ils fassent quelque chose pour la République.